Groupe symétrique
Ce chapitre fait partie du programme de Prépa, 1re année.
Ce chapitre étudie les bijections d'un ensemble fini dans lui-même : comment les écrire, les décomposer en briques élémentaires (cycles, transpositions) et leur attacher un signe, la signature. Ces outils servent directement à la définition du déterminant, aux dénombrements et aux exercices de structure sur les groupes.
Prérequis
- Applications injectives, surjectives, bijectives ; composition et bijection réciproque
- Structure de groupe, sous-groupe, morphisme de groupes, noyau, ordre d'un élément
- Relations d'équivalence et partition associée
- Dénombrement : nombre de bijections entre deux ensembles finis de même cardinal
- Raisonnement par récurrence, ppcm d'entiers — Revoir Raisonnement par récurrence
À la fin du chapitre, on sait
- Manipuler les permutations de $[\![1,n]\!]$ : écriture en deux lignes, composition, réciproque
- Reconnaître et calculer avec des cycles, connaître leur ordre, leur inverse et leur conjugué
- Décomposer une permutation en produit de cycles à supports disjoints et en déduire son ordre
- Écrire une permutation comme produit de transpositions
- Calculer une signature par trois méthodes : inversions, décomposition en cycles, décomposition en transpositions
- Connaître la caractérisation de la signature comme morphisme et définir le groupe alterné
1.Permutations et groupe symétrique
Permutation, groupe symétrique
Soit $E$ un ensemble. Une permutation de $E$ est une bijection de $E$ dans $E$. L'ensemble des permutations de $E$ est noté $\mathfrak{S}(E)$.
Pour $n \in \mathbb{N}^*$, on note $\mathfrak{S}_n = \mathfrak{S}([\![1,n]\!])$. C'est le groupe symétrique d'indice $n$.
La loi est la composition. On note simplement $\sigma\tau$ pour $\sigma \circ \tau$ : on applique d'abord $\tau$, puis $\sigma$.
Structure de groupe et cardinal
- $(\mathfrak{S}(E),\circ)$ est un groupe, d'élément neutre $\mathrm{id}_E$, l'inverse de $\sigma$ étant sa bijection réciproque $\sigma^{-1}$.
- $\mathfrak{S}_n$ est un groupe fini de cardinal $n!$.
- Pour $n \geqslant 3$, le groupe $\mathfrak{S}_n$ n'est pas commutatif.
Preuve
-
La composée de deux bijections de $E$ est une bijection de $E$ ; la composition est associative ; $\mathrm{id}_E$ est neutre ; la réciproque d'une bijection est une bijection et vérifie $\sigma\sigma^{-1}=\sigma^{-1}\sigma=\mathrm{id}_E$.
-
Une bijection de $[\![1,n]\!]$ dans lui-même est une injection d'un ensemble à $n$ éléments dans un ensemble à $n$ éléments. Il y a $n$ choix pour $\sigma(1)$, puis $n-1$ pour $\sigma(2)$, etc., soit $n!$ permutations.
-
L'exemple ci-dessous fournit, dans $\mathfrak{S}_3$, deux permutations qui ne commutent pas. Pour $n \geqslant 3$, on les prolonge par $\sigma(k)=k$ pour $k \geqslant 4$ ; elles ne commutent toujours pas.
Écriture en deux lignes
On représente $\sigma \in \mathfrak{S}_n$ par le tableau $$\sigma=\begin{pmatrix}1&2&\cdots&n\\ \sigma(1)&\sigma(2)&\cdots&\sigma(n)\end{pmatrix}.$$ La deuxième ligne contient chaque entier de $[\![1,n]\!]$ exactement une fois. Pour obtenir $\sigma^{-1}$, on échange les deux lignes puis on réordonne les colonnes.
Composer dans $\mathfrak{S}_3$
Soit $\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3\\ 2&1&3\end{pmatrix}$ et $\tau=\begin{pmatrix}1&2&3\\ 1&3&2\end{pmatrix}$.
Calcul de $\sigma\tau$ : $1 \xrightarrow{\tau} 1 \xrightarrow{\sigma} 2$, $2 \xrightarrow{\tau} 3 \xrightarrow{\sigma} 3$, $3 \xrightarrow{\tau} 2 \xrightarrow{\sigma} 1$. Donc $\sigma\tau=\begin{pmatrix}1&2&3\\ 2&3&1\end{pmatrix}$.
Calcul de $\tau\sigma$ : $1 \xrightarrow{\sigma} 2 \xrightarrow{\tau} 3$, $2 \xrightarrow{\sigma} 1 \xrightarrow{\tau} 1$, $3 \xrightarrow{\sigma} 3 \xrightarrow{\tau} 2$. Donc $\tau\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3\\ 3&1&2\end{pmatrix}$.
On a $\sigma\tau \neq \tau\sigma$.
Réciproque : $\sigma\tau$ envoie $1\mapsto2$, $2\mapsto3$, $3\mapsto1$, donc $(\sigma\tau)^{-1}$ envoie $2\mapsto1$, $3\mapsto2$, $1\mapsto3$, soit $(\sigma\tau)^{-1}=\begin{pmatrix}1&2&3\\ 3&1&2\end{pmatrix}=\tau\sigma$.
Ensemble fini quelconque
Si $E$ est fini de cardinal $n$ et $f : [\![1,n]\!] \to E$ une bijection, l'application $\sigma \mapsto f\sigma f^{-1}$ est un isomorphisme de $\mathfrak{S}_n$ sur $\mathfrak{S}(E)$. Tout ce qui suit s'applique donc à n'importe quel ensemble fini.
2.Cycles
Support d'une permutation
Le support de $\sigma \in \mathfrak{S}_n$ est l'ensemble des points qui bougent : $$\mathrm{Supp}(\sigma)=\{x \in [\![1,n]\!] \mid \sigma(x)\neq x\}.$$ Les points hors du support sont les points fixes de $\sigma$.
Stabilité du support
Pour tout $\sigma \in \mathfrak{S}_n$, $\sigma(\mathrm{Supp}(\sigma))=\mathrm{Supp}(\sigma)$, et $\mathrm{Supp}(\sigma^{-1})=\mathrm{Supp}(\sigma)$.
Preuve
Si $x \in \mathrm{Supp}(\sigma)$, alors $\sigma(x)\neq x$. Par injectivité, $\sigma(\sigma(x))\neq\sigma(x)$, donc $\sigma(x) \in \mathrm{Supp}(\sigma)$. Ainsi $\sigma(\mathrm{Supp}(\sigma)) \subset \mathrm{Supp}(\sigma)$ ; l'égalité vient de ce que $\sigma$ est injective et que l'ensemble est fini.
Enfin $\sigma(x)=x \iff x=\sigma^{-1}(x)$, d'où l'égalité des supports.
Cycle, transposition
Soit $k \geqslant 2$ et $a_1,\dots,a_k$ des éléments deux à deux distincts de $[\![1,n]\!]$. On note $(a_1\ a_2\ \cdots\ a_k)$ la permutation $c$ définie par $$c(a_1)=a_2,\ c(a_2)=a_3,\ \dots,\ c(a_{k-1})=a_k,\ c(a_k)=a_1,$$ et $c(x)=x$ pour $x \notin\{a_1,\dots,a_k\}$.
Une telle permutation est un cycle de longueur $k$ (ou $k$-cycle). Son support est $\{a_1,\dots,a_k\}$.
Un cycle de longueur 2 est une transposition : $(a\ b)$ échange $a$ et $b$ et fixe tout le reste.
Une écriture n'est pas unique
Un $k$-cycle admet exactement $k$ écritures : on peut commencer par n'importe lequel de ses éléments. Ainsi $(1\ 2\ 3)=(2\ 3\ 1)=(3\ 1\ 2)$, mais $(1\ 2\ 3)\neq(1\ 3\ 2)$.
Par suite, le nombre de $k$-cycles de $\mathfrak{S}_n$ est $\dfrac{n(n-1)\cdots(n-k+1)}{k}=\dfrac{n!}{k\,(n-k)!}$. En particulier, il y a $\dfrac{n(n-1)}{2}$ transpositions.
Inverse et ordre d'un cycle
Soit $c=(a_1\ \cdots\ a_k)$ un $k$-cycle.
- $c^{-1}=(a_k\ a_{k-1}\ \cdots\ a_1)$.
- Pour $1 \leqslant j \leqslant k$ et $m \in \mathbb{N}$, $c^m(a_j)=a_{j+m}$ où l'indice est lu modulo $k$ (dans $[\![1,k]\!]$).
- $c$ est d'ordre $k$ dans $\mathfrak{S}_n$. En particulier, une transposition $t$ vérifie $t^2=\mathrm{id}$, $t^{-1}=t$.
Preuve
-
La permutation $(a_k\ \cdots\ a_1)$ envoie $a_{j+1}$ sur $a_j$ et $a_1$ sur $a_k$ : elle défait exactement ce que fait $c$, et les deux fixent les mêmes points.
-
Récurrence immédiate sur $m$ : chaque application de $c$ fait avancer l'indice de 1, modulo $k$.
-
D'après 2, $c^m=\mathrm{id}$ si et seulement si $a_{1+m}=a_1$ (les points hors support sont fixes de toute façon, et si $c^m(a_1)=a_1$ alors $c^m(a_j)=c^{j-1}(c^m(a_1))=a_j$). Les $a_j$ étant distincts, cela équivaut à $k \mid m$. Le plus petit $m \geqslant 1$ convenable est $k$.
Puissances d'un 4-cycle
Soit $c=(1\ 2\ 3\ 4)$. Alors $c^2$ envoie $1\mapsto3$, $3\mapsto1$, $2\mapsto4$, $4\mapsto2$ : $c^2=(1\ 3)(2\ 4)$. Ensuite $c^3=c^{-1}=(4\ 3\ 2\ 1)=(1\ 4\ 3\ 2)$ et $c^4=\mathrm{id}$.
Le carré d'un cycle n'est donc pas toujours un cycle.
Permutations à supports disjoints
Si $\sigma,\tau \in \mathfrak{S}_n$ ont des supports disjoints, alors $\sigma\tau=\tau\sigma$. En particulier, deux cycles à supports disjoints commutent.
Preuve
Notons $S=\mathrm{Supp}(\sigma)$, $T=\mathrm{Supp}(\tau)$, avec $S\cap T=\varnothing$. Soit $x \in [\![1,n]\!]$.
- Si $x \in S$ : $x \notin T$ donc $\tau(x)=x$ et $\sigma\tau(x)=\sigma(x)$. Par stabilité, $\sigma(x) \in S$, donc $\sigma(x)\notin T$ et $\tau\sigma(x)=\sigma(x)$.
- Si $x \in T$ : même raisonnement en échangeant les rôles, $\sigma\tau(x)=\tau\sigma(x)=\tau(x)$.
- Si $x \notin S\cup T$ : $\sigma\tau(x)=\tau\sigma(x)=x$.
Donc $\sigma\tau=\tau\sigma$.
Cycles non disjoints
Deux cycles dont les supports se rencontrent ne commutent pas en général : $(1\ 2)(2\ 3)=(1\ 2\ 3)$ alors que $(2\ 3)(1\ 2)=(1\ 3\ 2)$.
Conjugué d'un cycle
Pour $\gamma \in \mathfrak{S}_n$ et $c=(a_1\ \cdots\ a_k)$ : $$\gamma\, (a_1\ a_2\ \cdots\ a_k)\, \gamma^{-1}=(\gamma(a_1)\ \gamma(a_2)\ \cdots\ \gamma(a_k)).$$ On renomme les éléments du cycle par $\gamma$.
Preuve
Les $\gamma(a_j)$ sont distincts car $\gamma$ est injective. Pour $j<k$ : $\gamma c\gamma^{-1}(\gamma(a_j))=\gamma(c(a_j))=\gamma(a_{j+1})$, et de même $\gamma(a_k)\mapsto\gamma(a_1)$.
Si $y \notin\{\gamma(a_1),\dots,\gamma(a_k)\}$, alors $\gamma^{-1}(y)\notin\{a_1,\dots,a_k\}$, donc $c(\gamma^{-1}(y))=\gamma^{-1}(y)$ et $\gamma c\gamma^{-1}(y)=y$.
Les deux permutations coïncident en tout point.
3.Décomposition en produit de cycles à supports disjoints
Orbite d'un élément
Soit $\sigma \in \mathfrak{S}_n$. On définit sur $[\![1,n]\!]$ la relation $x \sim y \iff \exists m \in \mathbb{Z},\ y=\sigma^m(x)$.
C'est une relation d'équivalence (réflexive avec $m=0$, symétrique avec $-m$, transitive en ajoutant les exposants). Ses classes sont les orbites de $\sigma$ : l'orbite de $x$ est $\mathcal{O}(x)=\{\sigma^m(x) \mid m \in \mathbb{Z}\}$. Les orbites forment une partition de $[\![1,n]\!]$.
Forme d'une orbite
Soit $x \in [\![1,n]\!]$ et $p$ le plus petit entier $p \geqslant 1$ tel que $\sigma^p(x)=x$. Alors $$\mathcal{O}(x)=\{x,\sigma(x),\dots,\sigma^{p-1}(x)\},$$ ces $p$ éléments étant distincts. L'orbite est réduite à $\{x\}$ si et seulement si $x$ est un point fixe.
Preuve
Le groupe $\mathfrak{S}_n$ étant fini, $\sigma$ est d'ordre fini $d$, donc $\sigma^d(x)=x$ : l'entier $p$ existe.
Si $0 \leqslant i<j \leqslant p-1$ et $\sigma^i(x)=\sigma^j(x)$, alors $\sigma^{j-i}(x)=x$ avec $1 \leqslant j-i<p$ : contradiction. Les éléments listés sont donc distincts.
Soit $m \in \mathbb{Z}$. La division euclidienne donne $m=qp+r$ avec $0 \leqslant r<p$. Comme $\sigma^p(x)=x$, on a $\sigma^{qp}(x)=x$ pour tout $q\in\mathbb{Z}$, donc $\sigma^m(x)=\sigma^r(x)$. D'où l'égalité d'ensembles.
Décomposition en cycles à supports disjoints
Toute permutation $\sigma \in \mathfrak{S}_n$ s'écrit comme un produit $$\sigma=c_1c_2\cdots c_r$$ de cycles à supports deux à deux disjoints. Cette décomposition est unique à l'ordre près des facteurs (qui commutent). Les supports des $c_i$ sont exactement les orbites de $\sigma$ non réduites à un point.
Par convention, $\mathrm{id}$ correspond à $r=0$ (produit vide).
Preuve
Existence. Soit $\mathcal{O}_1,\dots,\mathcal{O}_r$ les orbites de $\sigma$ de cardinal au moins 2. Pour chacune, on choisit $x_i \in \mathcal{O}_i$, on note $p_i=|\mathcal{O}_i|$ et $$c_i=(x_i\ \ \sigma(x_i)\ \ \cdots\ \ \sigma^{p_i-1}(x_i)).$$ D'après la forme des orbites, $c_i$ est un $p_i$-cycle de support $\mathcal{O}_i$, et $c_i$ coïncide avec $\sigma$ sur $\mathcal{O}_i$ (l'image de $\sigma^{p_i-1}(x_i)$ est $\sigma^{p_i}(x_i)=x_i$). Les orbites étant disjointes, les $c_i$ commutent.
Vérifions $\sigma=c_1\cdots c_r$. Soit $y$.
- Si $y \in \mathcal{O}_i$ : les $c_j$, $j\neq i$, fixent $y$ et $c_i(y)=\sigma(y)$, qui est encore dans $\mathcal{O}_i$ donc fixé par les $c_j$, $j \neq i$. En plaçant $c_i$ en tête (les facteurs commutent), $c_1\cdots c_r(y)=c_i(y)=\sigma(y)$.
- Si $y$ n'est dans aucun $\mathcal{O}_i$ : son orbite est $\{y\}$, donc $\sigma(y)=y$, et tous les $c_j$ fixent $y$.
Unicité. Supposons $\sigma=c'_1\cdots c'_s$ avec des cycles à supports disjoints. Soit $y \in \mathrm{Supp}(c'_j)$ : comme ci-dessus, $\sigma^m(y)=c'^m_j(y)$ pour tout $m$, donc l'orbite de $y$ sous $\sigma$ est l'orbite de $y$ sous le cycle $c'_j$, c'est-à-dire $\mathrm{Supp}(c'_j)$. Les supports des $c'_j$ sont donc des orbites de $\sigma$ de cardinal au moins 2 ; inversement un point non fixe de $\sigma$ est dans l'un de ces supports. Les supports sont donc exactement $\mathcal{O}_1,\dots,\mathcal{O}_r$, et sur chacun le cycle coïncide avec $\sigma$ : il est entièrement déterminé.
Décomposer une permutation en cycles disjoints
- Prendre le plus petit élément non encore traité $x$.
- Calculer $\sigma(x)$, $\sigma^2(x)$, … jusqu'à revenir à $x$. Écrire le cycle $(x\ \sigma(x)\ \cdots)$.
- Recommencer avec le plus petit élément non encore rencontré.
- Omettre les cycles de longueur 1 (points fixes).
- Contrôle : chaque entier de $[\![1,n]\!]$ apparaît au plus une fois, et la somme des longueurs plus le nombre de points fixes vaut $n$.
Une permutation de $\mathfrak{S}_8$
Soit $$\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3&4&5&6&7&8\\ 3&5&7&8&2&6&1&4\end{pmatrix}.$$
- Depuis 1 : $1\mapsto3\mapsto7\mapsto1$, cycle $(1\ 3\ 7)$.
- Depuis 2 : $2\mapsto5\mapsto2$, cycle $(2\ 5)$.
- Depuis 4 : $4\mapsto8\mapsto4$, cycle $(4\ 8)$.
- 6 est fixe.
Donc $\sigma=(1\ 3\ 7)(2\ 5)(4\ 8)$. Contrôle : $3+2+2+1=8$.
Ordre d'une permutation
Si $\sigma=c_1\cdots c_r$ est la décomposition en cycles disjoints, de longueurs $k_1,\dots,k_r$, alors l'ordre de $\sigma$ est $\mathrm{ppcm}(k_1,\dots,k_r)$.
Preuve
Les $c_i$ commutent, donc pour $m \in \mathbb{N}$, $\sigma^m=c_1^m\cdots c_r^m$. La permutation $c_i^m$ a son support inclus dans $\mathrm{Supp}(c_i)$, et ces ensembles sont stables et disjoints : sur $\mathrm{Supp}(c_i)$, $\sigma^m$ agit comme $c_i^m$.
Ainsi $\sigma^m=\mathrm{id}$ si et seulement si $c_i^m=\mathrm{id}$ pour tout $i$, c'est-à-dire $k_i \mid m$ pour tout $i$ (un $k_i$-cycle est d'ordre $k_i$), c'est-à-dire $\mathrm{ppcm}(k_1,\dots,k_r)\mid m$. Le plus petit $m\geqslant1$ est ce ppcm.
Ordre, suite
Pour $\sigma=(1\ 3\ 7)(2\ 5)(4\ 8)$, l'ordre est $\mathrm{ppcm}(3,2,2)=6$ et non $3\times2\times2=12$.
Dans $\mathfrak{S}_5$, une permutation de type $(a\ b)(c\ d\ e)$ est d'ordre $\mathrm{ppcm}(2,3)=6$, alors qu'aucun élément de $\mathfrak{S}_5$ n'est un 6-cycle.
4.Transpositions
Décomposition d'un cycle
Pour un $k$-cycle, $$(a_1\ a_2\ \cdots\ a_k)=(a_1\ a_2)(a_2\ a_3)\cdots(a_{k-1}\ a_k),$$ produit de $k-1$ transpositions. On a aussi $(a_1\ a_2\ \cdots\ a_k)=(a_1\ a_k)(a_1\ a_{k-1})\cdots(a_1\ a_2)$.
Preuve de la première formule
Notons $\pi$ le produit de droite ; on applique les transpositions de droite à gauche.
- Soit $i<k$. Les transpositions $(a_j\ a_{j+1})$ avec $j>i$, appliquées en premier, ne touchent pas $a_i$. Puis $(a_i\ a_{i+1})$ envoie $a_i$ sur $a_{i+1}$. Les suivantes, $(a_j\ a_{j+1})$ avec $j<i$, ne touchent pas $a_{i+1}$. Donc $\pi(a_i)=a_{i+1}$.
- Pour $a_k$ : $(a_{k-1}\ a_k)$ l'envoie sur $a_{k-1}$, puis $(a_{k-2}\ a_{k-1})$ sur $a_{k-2}$, et ainsi de suite jusqu'à $a_1$. Donc $\pi(a_k)=a_1$.
- Un point hors de $\{a_1,\dots,a_k\}$ est fixé par chaque facteur.
Donc $\pi=(a_1\ \cdots\ a_k)$. La seconde formule se vérifie de la même façon.
Les transpositions engendrent $\mathfrak{S}_n$
Pour $n \geqslant 2$, toute permutation de $\mathfrak{S}_n$ est un produit de transpositions.
Preuve
D'après le théorème de décomposition, $\sigma$ est un produit de cycles ; chaque cycle est un produit de transpositions d'après la propriété précédente. En mettant bout à bout ces écritures, $\sigma$ est un produit de transpositions.
Pour $\sigma=\mathrm{id}$, on écrit $\mathrm{id}=(1\ 2)(1\ 2)$ (ou on accepte le produit vide).
Écrire une permutation comme produit de transpositions
- Décomposer $\sigma$ en cycles à supports disjoints.
- Remplacer chaque cycle $(a_1\ \cdots\ a_k)$ par $(a_1\ a_2)(a_2\ a_3)\cdots(a_{k-1}\ a_k)$.
- Si on veut vérifier, calculer l'image de chaque élément en appliquant les facteurs de droite à gauche.
Application
Pour $\sigma=(1\ 3\ 7)(2\ 5)(4\ 8)$, on obtient $\sigma=(1\ 3)(3\ 7)(2\ 5)(4\ 8)$ : 4 transpositions.
Pour $(1\ 2\ 3\ 4\ 5)=(1\ 2)(2\ 3)(3\ 4)(4\ 5)$ : 4 transpositions.
Non-unicité, autres familles génératrices
L'écriture en produit de transpositions n'est pas unique, ni même son nombre de facteurs : $(1\ 2\ 3)=(1\ 2)(2\ 3)=(1\ 3)(1\ 2)=(1\ 2)(2\ 3)(1\ 2)(1\ 2)$. On verra que seule la parité du nombre de facteurs est fixée.
D'autres familles engendrent $\mathfrak{S}_n$ : par exemple les $(1\ i)$, $2\leqslant i\leqslant n$, car pour $i\neq j$ distincts de 1, $(i\ j)=(1\ i)(1\ j)(1\ i)$ (formule du conjugué). Les transpositions $(i\ i+1)$ de deux éléments consécutifs engendrent aussi $\mathfrak{S}_n$ ; ces résultats relèvent des exercices.
5.Signature
Inversions, signature
Soit $\sigma \in \mathfrak{S}_n$. Une inversion de $\sigma$ est un couple $(i,j)$ avec $1\leqslant i<j\leqslant n$ et $\sigma(i)>\sigma(j)$. On note $I(\sigma)$ le nombre d'inversions.
La signature de $\sigma$ est $$\varepsilon(\sigma)=(-1)^{I(\sigma)} \in \{-1,1\}.$$ On dit que $\sigma$ est paire si $\varepsilon(\sigma)=1$, impaire si $\varepsilon(\sigma)=-1$.
Compter les inversions
Pour $\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3&4&5&6&7&8\\ 3&5&7&8&2&6&1&4\end{pmatrix}$, on lit la deuxième ligne $3,5,7,8,2,6,1,4$ et on compte, pour chaque terme, les termes plus petits situés à sa droite :
| terme | 3 | 5 | 7 | 8 | 2 | 6 | 1 | 4 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| plus petits à droite | 2 | 3 | 4 | 4 | 1 | 2 | 0 | 0 |
$I(\sigma)=16$, donc $\varepsilon(\sigma)=1$.
Formule produit
Pour tout $\sigma \in \mathfrak{S}_n$, $$\varepsilon(\sigma)=\prod_{1\leqslant i<j\leqslant n}\frac{\sigma(j)-\sigma(i)}{j-i}.$$ Le quotient $\dfrac{\sigma(j)-\sigma(i)}{j-i}$ est symétrique en $(i,j)$ : le produit porte en fait sur les paires $\{i,j\}$ de $[\![1,n]\!]$.
Preuve
Notons $\mathcal{P}$ l'ensemble des paires $\{i,j\}$ avec $i\neq j$. L'application $\{i,j\}\mapsto\{\sigma(i),\sigma(j)\}$ est une bijection de $\mathcal{P}$ (de réciproque associée à $\sigma^{-1}$). Donc $$\prod_{\{i,j\}\in\mathcal{P}}|\sigma(j)-\sigma(i)|=\prod_{\{k,l\}\in\mathcal{P}}|l-k|,$$ et le produit de l'énoncé est de valeur absolue 1.
Pour $i<j$, le facteur est négatif si et seulement si $\sigma(j)<\sigma(i)$, c'est-à-dire si $(i,j)$ est une inversion. Le produit vaut donc $(-1)^{I(\sigma)}=\varepsilon(\sigma)$.
La signature est un morphisme
L'application $\varepsilon : (\mathfrak{S}_n,\circ)\to(\{-1,1\},\times)$ est un morphisme de groupes : $$\forall \sigma,\tau \in \mathfrak{S}_n,\quad \varepsilon(\sigma\tau)=\varepsilon(\sigma)\,\varepsilon(\tau).$$ En conséquence $\varepsilon(\mathrm{id})=1$ et $\varepsilon(\sigma^{-1})=\varepsilon(\sigma)$.
Preuve
Pour $\{i,j\}\in\mathcal{P}$, posons $q_\sigma(i,j)=\dfrac{\sigma(j)-\sigma(i)}{j-i}$, symétrique en $i,j$. Comme $\tau(i)\neq\tau(j)$, on peut écrire $$q_{\sigma\tau}(i,j)=\frac{\sigma(\tau(j))-\sigma(\tau(i))}{\tau(j)-\tau(i)}\cdot\frac{\tau(j)-\tau(i)}{j-i}=q_\sigma(\tau(i),\tau(j))\;q_\tau(i,j).$$ En faisant le produit sur $\mathcal{P}$ : $$\varepsilon(\sigma\tau)=\prod_{\{i,j\}\in\mathcal{P}}q_\sigma(\tau(i),\tau(j))\;\cdot\;\varepsilon(\tau).$$ L'application $\{i,j\}\mapsto\{\tau(i),\tau(j)\}$ étant une bijection de $\mathcal{P}$, le premier produit est $\prod_{\{k,l\}\in\mathcal{P}}q_\sigma(k,l)=\varepsilon(\sigma)$.
Enfin $\varepsilon(\mathrm{id})=1$ car $\mathrm{id}$ n'a aucune inversion, et $\varepsilon(\sigma)\varepsilon(\sigma^{-1})=\varepsilon(\mathrm{id})=1$ avec $\varepsilon(\sigma)=\pm1$ donne $\varepsilon(\sigma^{-1})=\varepsilon(\sigma)$.
Signature d'une transposition
Toute transposition a pour signature $-1$.
Preuve
Pour $(1\ 2)$, la deuxième ligne est $2,1,3,\dots,n$ : la seule inversion est $(1,2)$, donc $\varepsilon((1\ 2))=-1$.
Soit $(a\ b)$ une transposition quelconque. Il existe $\gamma \in \mathfrak{S}_n$ avec $\gamma(1)=a$ et $\gamma(2)=b$ (on complète en une bijection quelconque). Par la formule du conjugué, $(a\ b)=\gamma(1\ 2)\gamma^{-1}$. Comme $\{-1,1\}$ est commutatif : $$\varepsilon((a\ b))=\varepsilon(\gamma)\,\varepsilon((1\ 2))\,\varepsilon(\gamma)^{-1}=-1.$$
Autre preuve directe : pour $i<j$, les inversions de $(i\ j)$ sont $(i,j)$ et les couples $(i,k)$, $(k,j)$ avec $i<k<j$, soit $2(j-i-1)+1$, nombre impair.
Caractérisation de la signature
Pour $n\geqslant2$, la signature est l'unique morphisme de groupes de $\mathfrak{S}_n$ dans $(\{-1,1\},\times)$ qui envoie toute transposition sur $-1$.
Preuve
Existence : $\varepsilon$ convient d'après les deux résultats précédents.
Unicité : soit $\varphi$ un tel morphisme et $\sigma\in\mathfrak{S}_n$. On écrit $\sigma=t_1\cdots t_r$ avec des transpositions. Alors $\varphi(\sigma)=\varphi(t_1)\cdots\varphi(t_r)=(-1)^r$, et de même $\varepsilon(\sigma)=(-1)^r$. Donc $\varphi=\varepsilon$.
Conséquences pratiques
- Si $\sigma=t_1\cdots t_r$ (transpositions), alors $\varepsilon(\sigma)=(-1)^r$. La parité de $r$ ne dépend pas de l'écriture choisie.
- Un cycle de longueur $k$ a pour signature $(-1)^{k-1}$.
- Si $\sigma$ a $p$ orbites (points fixes compris), alors $\varepsilon(\sigma)=(-1)^{n-p}$.
- $\varepsilon(\gamma\sigma\gamma^{-1})=\varepsilon(\sigma)$ pour tous $\sigma,\gamma$.
Preuve
-
Le morphisme donne $\varepsilon(\sigma)=(-1)^r$ ; deux écritures avec $r$ et $r'$ facteurs donnent $(-1)^r=(-1)^{r'}$, donc $r\equiv r' \pmod 2$.
-
Un $k$-cycle est produit de $k-1$ transpositions.
-
Si $\sigma=c_1\cdots c_r$ avec $c_i$ de longueur $k_i$ (orbites non triviales), alors $\varepsilon(\sigma)=\prod(-1)^{k_i-1}=(-1)^{\sum(k_i-1)}$. Une orbite réduite à un point apporte $|\mathcal{O}|-1=0$, donc $\sum_i(k_i-1)=\sum_{\mathcal{O}}(|\mathcal{O}|-1)=n-p$, la somme portant sur toutes les orbites, de cardinaux de somme $n$.
-
Le groupe d'arrivée est commutatif.
Calculer une signature
Trois méthodes, à choisir selon la donnée :
- Par les inversions : adapté à l'écriture en deux lignes quand $n$ est petit. On compte, pour chaque terme de la deuxième ligne, les termes plus petits à sa droite.
- Par les cycles (la plus rapide en général) : on décompose en cycles disjoints de longueurs $k_1,\dots,k_r$ et $\varepsilon(\sigma)=\prod(-1)^{k_i-1}$. Retenir : un cycle de longueur paire est impair.
- Par les orbites : $\varepsilon(\sigma)=(-1)^{n-p}$, $p$ nombre d'orbites points fixes compris.
Pour une permutation donnée par une formule ($\sigma(k)=n+1-k$, etc.), on compte souvent directement les inversions.
Trois calculs concordants
Pour $\sigma=(1\ 3\ 7)(2\ 5)(4\ 8)\in\mathfrak{S}_8$ :
- par les cycles : $(-1)^{2}(-1)^{1}(-1)^{1}=1$ ;
- par les orbites : $\{1,3,7\},\{2,5\},\{4,8\},\{6\}$, donc $p=4$ et $(-1)^{8-4}=1$ ;
- par les inversions : $I(\sigma)=16$, $(-1)^{16}=1$.
Autre exemple : $\rho\in\mathfrak{S}_n$ définie par $\rho(k)=n+1-k$. Tout couple $i<j$ est une inversion, donc $I(\rho)=\dfrac{n(n-1)}{2}$ et $\varepsilon(\rho)=(-1)^{n(n-1)/2}$. Pour $n=4$, $\varepsilon(\rho)=(-1)^6=1$ ; vérification : $\rho=(1\ 4)(2\ 3)$, produit de deux transpositions.
6.Groupe alterné
Groupe alterné
Le groupe alterné d'indice $n$ est le noyau de la signature : $$\mathfrak{A}_n=\ker\varepsilon=\{\sigma\in\mathfrak{S}_n \mid \varepsilon(\sigma)=1\}.$$ C'est l'ensemble des permutations paires.
Sous-groupe et cardinal
- $\mathfrak{A}_n$ est un sous-groupe de $\mathfrak{S}_n$.
- Pour $n\geqslant2$, $|\mathfrak{A}_n|=\dfrac{n!}{2}$.
Preuve
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Le noyau d'un morphisme de groupes est un sous-groupe.
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Soit $t=(1\ 2)$ (possible car $n\geqslant2$). L'application $f:\sigma\mapsto t\sigma$ envoie $\mathfrak{A}_n$ dans $\mathfrak{S}_n\setminus\mathfrak{A}_n$ car $\varepsilon(t\sigma)=-\varepsilon(\sigma)$. Elle est bijective entre ces deux ensembles : l'application $\sigma\mapsto t\sigma$ de $\mathfrak{S}_n\setminus\mathfrak{A}_n$ dans $\mathfrak{A}_n$ est sa réciproque, puisque $t^2=\mathrm{id}$. Les deux ensembles ont donc le même cardinal ; ils partitionnent $\mathfrak{S}_n$, d'où $|\mathfrak{A}_n|=\dfrac{n!}{2}$.
$\mathfrak{A}_3$ et $\mathfrak{A}_4$
- $\mathfrak{A}_3=\{\mathrm{id},(1\ 2\ 3),(1\ 3\ 2)\}$ : 3 éléments, les 3-cycles étant pairs et les trois transpositions impaires. Ce groupe est commutatif (il est engendré par $(1\ 2\ 3)$).
- $\mathfrak{A}_4$ a 12 éléments : l'identité, les $\dfrac{4!}{3\cdot1!}=8$ cycles de longueur 3, et les 3 doubles transpositions $(1\ 2)(3\ 4)$, $(1\ 3)(2\ 4)$, $(1\ 4)(2\ 3)$. Les 4-cycles (6 éléments) et les transpositions (6 éléments) sont impairs : $12+6+6=24$.
Tester l'appartenance à $\mathfrak{A}_n$
- Décomposer $\sigma$ en cycles disjoints.
- Compter les cycles de longueur paire : $\sigma\in\mathfrak{A}_n$ si et seulement si ce nombre est pair.
Exemple : $(1\ 2\ 3\ 4)(5\ 6)\in\mathfrak{A}_6$ (deux cycles de longueur paire), alors que $(1\ 2\ 3\ 4)(5\ 6\ 7)\notin\mathfrak{A}_7$.
Ce que $\mathfrak{A}_n$ ne contient pas
$\mathfrak{A}_n$ ne contient aucune transposition. Les transpositions ne peuvent donc pas servir de générateurs de $\mathfrak{A}_n$ ; un produit d'un nombre pair de transpositions est en revanche toujours dans $\mathfrak{A}_n$.
Générateurs de $\mathfrak{A}_n$ (hors programme, classique en exercice)
Pour $n\geqslant3$, $\mathfrak{A}_n$ est engendré par les 3-cycles. L'idée : un élément de $\mathfrak{A}_n$ est un produit de paires de transpositions, et pour $a,b,c,d$ distincts, $$(a\ b)(b\ c)=(a\ b\ c),\qquad (a\ b)(c\ d)=(a\ b\ c)(b\ c\ d),$$ le cas $(a\ b)(a\ b)=\mathrm{id}$ étant trivial.
La signature intervient ensuite dans la définition du déterminant : $\det(A)=\sum_{\sigma\in\mathfrak{S}_n}\varepsilon(\sigma)\prod_{j=1}^n a_{\sigma(j),j}$.