Déterminants
Ce chapitre fait partie du programme de Prépa, 1re année.
Le déterminant associe à une famille de $n$ vecteurs, à un endomorphisme ou à une matrice carrée un scalaire qui caractérise l'inversibilité. Il fournit des critères de base, une expression de l'inverse et des calculs explicites, utilisés ensuite en réduction des endomorphismes, en géométrie et en analyse.
Prérequis
- Groupes : loi de composition, morphisme de groupes, sous-groupe
- Espaces vectoriels de dimension finie : bases, familles libres et liées, coordonnées
- Applications linéaires, matrice d'une application linéaire dans des bases, changement de base
- Calcul matriciel : produit, transposée, matrices inversibles, opérations élémentaires (pivot de Gauss)
- Raisonnement par récurrence, manipulation des sommes et produits finis — Revoir Raisonnement par récurrence
À la fin du chapitre, on sait
- Décomposer une permutation en produit de cycles à supports disjoints et calculer sa signature
- Utiliser les propriétés d'une forme $n$-linéaire alternée (antisymétrie, effet d'une permutation, nullité sur une famille liée)
- Connaître la définition du déterminant dans une base, d'un endomorphisme, d'une matrice, et les liens entre ces trois notions
- Utiliser $\det(AB)=\det A\det B$, $\det(A^T)=\det A$, $\det(\lambda A)=\lambda^n\det A$ et le critère d'inversibilité
- Calculer un déterminant par opérations élémentaires, développement selon une ligne ou une colonne, relation de récurrence
- Utiliser la comatrice et la formule $A\,\mathrm{Com}(A)^T=\det(A)I_n$
- Calculer un déterminant triangulaire par blocs et un déterminant de Vandermonde
1.1. Le groupe symétrique
Permutation, groupe symétrique
Soit $n\in\mathbb N^*$. Une permutation de $\llbracket 1,n\rrbracket$ est une bijection de $\llbracket 1,n\rrbracket$ dans lui-même. L'ensemble de ces permutations, muni de la composition, est un groupe appelé groupe symétrique et noté $\mathcal S_n$. Son cardinal est $n!$.
On écrit $\sigma\sigma'$ pour $\sigma\circ\sigma'$ : on applique d'abord $\sigma'$, puis $\sigma$. On représente une permutation par le tableau $$\sigma=\begin{pmatrix}1 & 2 & \cdots & n\\ \sigma(1) & \sigma(2) & \cdots & \sigma(n)\end{pmatrix}.$$
Cycle, transposition
Soit $p\geqslant 2$ et $a_1,\dots,a_p$ des éléments distincts de $\llbracket 1,n\rrbracket$. Le cycle $(a_1\ a_2\ \cdots\ a_p)$ est la permutation $\gamma$ définie par $$\gamma(a_k)=a_{k+1}\ (1\leqslant k\leqslant p-1),\qquad \gamma(a_p)=a_1,\qquad \gamma(x)=x\ \text{si } x\notin\{a_1,\dots,a_p\}.$$ L'entier $p$ est la longueur du cycle, l'ensemble $\{a_1,\dots,a_p\}$ son support.
Une transposition est un cycle de longueur $2$ : $(a\ b)$ échange $a$ et $b$ et fixe les autres éléments. On a $(a\ b)^2=\mathrm{id}$.
Non-commutativité
Pour $n\geqslant 3$, le groupe $\mathcal S_n$ n'est pas commutatif. Par exemple $(1\ 2)(2\ 3)=(1\ 2\ 3)$ tandis que $(2\ 3)(1\ 2)=(1\ 3\ 2)$. Pour le vérifier, on suit chaque élément de droite à gauche : avec $(1\ 2)(2\ 3)$, l'élément $1$ est fixé par $(2\ 3)$ puis envoyé sur $2$ par $(1\ 2)$.
Décomposition en cycles à supports disjoints
Toute permutation de $\mathcal S_n$ différente de l'identité s'écrit comme produit de cycles à supports deux à deux disjoints. Cette décomposition est unique à l'ordre des facteurs près, et deux cycles à supports disjoints commutent.
La démonstration n'est pas exigible, mais il faut savoir effectuer la décomposition.
Décomposer une permutation en cycles
- On part du plus petit élément $a$ non encore traité et non fixe.
- On calcule $\sigma(a),\sigma^2(a),\dots$ jusqu'à revenir à $a$ : on obtient le cycle $(a\ \sigma(a)\ \cdots)$.
- On recommence avec le plus petit élément non encore rencontré, jusqu'à épuisement. Les points fixes n'apparaissent pas.
Une décomposition
Soit $\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3&4&5\\3&5&1&2&4\end{pmatrix}$.
En partant de $1$ : $1\mapsto 3\mapsto 1$, d'où le cycle $(1\ 3)$. En partant de $2$ : $2\mapsto 5\mapsto 4\mapsto 2$, d'où le cycle $(2\ 5\ 4)$. Donc $$\sigma=(1\ 3)(2\ 5\ 4)=(2\ 5\ 4)(1\ 3).$$
Les transpositions engendrent le groupe symétrique
Toute permutation de $\mathcal S_n$ est un produit de transpositions (l'identité étant le produit vide, ou $(1\ 2)^2$ si $n\geqslant 2$).
Par récurrence sur n
Pour $n=1$, $\mathcal S_1=\{\mathrm{id}\}$ et il n'y a rien à démontrer. Supposons le résultat vrai dans $\mathcal S_{n-1}$ et soit $\sigma\in\mathcal S_n$.
- Si $\sigma(n)=n$, la restriction de $\sigma$ à $\llbracket 1,n-1\rrbracket$ est une permutation de $\llbracket 1,n-1\rrbracket$ ; par hypothèse de récurrence, c'est un produit de transpositions de $\llbracket 1,n-1\rrbracket$, que l'on prolonge en fixant $n$. Ce produit est égal à $\sigma$.
- Si $\sigma(n)=k\neq n$, on pose $\tau=(n\ k)$. Alors $\tau\sigma(n)=\tau(k)=n$. D'après le premier cas, $\tau\sigma=\tau_1\cdots\tau_r$ avec des transpositions $\tau_i$, et comme $\tau^{-1}=\tau$, on obtient $\sigma=\tau\tau_1\cdots\tau_r$.
Le résultat est donc vrai au rang $n$.
Un cycle comme produit de transpositions
Pour un cycle de longueur $p$ : $$(a_1\ a_2\ \cdots\ a_p)=(a_1\ a_2)(a_2\ a_3)\cdots(a_{p-1}\ a_p).$$ C'est un produit de $p-1$ transpositions. Vérification pour $p=3$ : avec $(a_1\ a_2)(a_2\ a_3)$, $a_1\mapsto a_1\mapsto a_2$, $a_2\mapsto a_3\mapsto a_3$, $a_3\mapsto a_2\mapsto a_1$. On retrouve bien $(a_1\ a_2\ a_3)$. Le cas général se vérifie de même en suivant chaque $a_k$.
Signature
Il existe une unique application $\varepsilon:\mathcal S_n\to\{-1,1\}$ telle que :
- $\varepsilon(\tau)=-1$ pour toute transposition $\tau$ ;
- $\varepsilon(\sigma\sigma')=\varepsilon(\sigma)\varepsilon(\sigma')$ pour tous $\sigma,\sigma'\in\mathcal S_n$.
C'est un morphisme de groupes de $(\mathcal S_n,\circ)$ dans $(\{-1,1\},\times)$, appelé signature. La démonstration n'est pas exigible ; elle est donnée ci-dessous car elle est courte.
Existence et unicité de la signature (non exigible)
On suppose $n\geqslant 2$. Unicité. Deux applications ayant les deux propriétés coïncident sur les transpositions, donc sur leurs produits, donc sur $\mathcal S_n$ tout entier d'après le théorème précédent.
Existence. On pose $$\varepsilon(\sigma)=\prod_{1\leqslant i<j\leqslant n}\frac{\sigma(j)-\sigma(i)}{j-i}.$$ Le quotient $\frac{\sigma(j)-\sigma(i)}{j-i}$ ne change pas si l'on échange $i$ et $j$ : le produit est donc indexé par les paires $\{i,j\}$ d'éléments distincts.
- Valeurs. L'application $\{i,j\}\mapsto\{\sigma(i),\sigma(j)\}$ est une bijection de l'ensemble des paires, donc $\prod|\sigma(j)-\sigma(i)|=\prod|j-i|$, et $\varepsilon(\sigma)\in\{-1,1\}$.
- Morphisme. Pour $\sigma,\sigma'\in\mathcal S_n$ : $$\varepsilon(\sigma\sigma')=\prod_{\{i,j\}}\frac{\sigma(\sigma'(j))-\sigma(\sigma'(i))}{\sigma'(j)-\sigma'(i)}\times\prod_{\{i,j\}}\frac{\sigma'(j)-\sigma'(i)}{j-i}.$$ Le second produit vaut $\varepsilon(\sigma')$. Dans le premier, la paire $\{k,l\}=\{\sigma'(i),\sigma'(j)\}$ décrit toutes les paires une fois et une seule : il vaut $\prod_{\{k,l\}}\frac{\sigma(l)-\sigma(k)}{l-k}=\varepsilon(\sigma)$.
- Transpositions. Pour $(1\ 2)$ : la paire $\{1,2\}$ donne le facteur $-1$, les paires $\{1,j\}$ et $\{2,j\}$ ($j\geqslant 3$) donnent $\frac{j-2}{j-1}\cdot\frac{j-1}{j-2}=1$, les autres donnent $1$. Donc $\varepsilon((1\ 2))=-1$. Pour $\tau=(a\ b)$, on choisit $\gamma\in\mathcal S_n$ avec $\gamma(1)=a$, $\gamma(2)=b$ ; alors $\tau=\gamma(1\ 2)\gamma^{-1}$ (on vérifie sur $a$, $b$ et les autres points), d'où $\varepsilon(\tau)=\varepsilon(\gamma)\varepsilon((1\ 2))\varepsilon(\gamma)^{-1}=-1$.
Signature d'un cycle, de l'inverse
- Un cycle de longueur $p$ a pour signature $(-1)^{p-1}$.
- Pour tout $\sigma\in\mathcal S_n$, $\varepsilon(\sigma^{-1})=\varepsilon(\sigma)$.
Démonstration. Un cycle de longueur $p$ est produit de $p-1$ transpositions. Ensuite $\varepsilon(\sigma)\varepsilon(\sigma^{-1})=\varepsilon(\mathrm{id})=1$ et $\varepsilon(\sigma)=\pm1$.
Inversions
Une inversion de $\sigma$ est un couple $(i,j)$ avec $i<j$ et $\sigma(i)>\sigma(j)$. Dans le produit définissant $\varepsilon(\sigma)$, les facteurs négatifs correspondent exactement aux inversions, d'où $\varepsilon(\sigma)=(-1)^{N(\sigma)}$ où $N(\sigma)$ est le nombre d'inversions. Cette formule est pratique pour de petites permutations.
Calculer une signature
- On décompose $\sigma$ en cycles à supports disjoints de longueurs $p_1,\dots,p_r$.
- On applique $\varepsilon(\sigma)=\prod_{k=1}^r(-1)^{p_k-1}$.
Autre écriture : si $m$ est le nombre total d'orbites (cycles et points fixes comptés), alors $\varepsilon(\sigma)=(-1)^{n-m}$.
Deux calculs concordants
Pour $\sigma=\begin{pmatrix}1&2&3&4&5\\3&5&1&2&4\end{pmatrix}=(1\ 3)(2\ 5\ 4)$ : $$\varepsilon(\sigma)=(-1)^{1}\times(-1)^{2}=-1.$$ Par les inversions : la suite $3,5,1,2,4$ présente les inversions $(3,1),(3,2),(5,1),(5,2),(5,4)$, soit $5$ inversions, et $(-1)^5=-1$.
2.2. Formes n-linéaires alternées et déterminant dans une base
Dans toute la suite, $\mathbb K=\mathbb R$ ou $\mathbb C$, $E$ est un $\mathbb K$-espace vectoriel de dimension $n\geqslant 1$ et $\mathcal B=(e_1,\dots,e_n)$ une base de $E$. Pour une famille $(x_1,\dots,x_n)$ de vecteurs de $E$, on note $x_j=\sum_{i=1}^n a_{ij}e_i$ : le coefficient $a_{ij}$ est la $i$-ième coordonnée de $x_j$.
Forme n-linéaire, forme alternée
Une application $f:E^n\to\mathbb K$ est une forme $n$-linéaire si elle est linéaire par rapport à chacune de ses variables, les autres étant fixées.
Elle est alternée si $f(x_1,\dots,x_n)=0$ dès qu'il existe $i\neq j$ avec $x_i=x_j$.
On note $\Lambda_n(E)$ l'ensemble des formes $n$-linéaires alternées sur $E$ ; c'est un sous-espace vectoriel de $\mathbb K^{E^n}$.
Propriétés d'une forme n-linéaire alternée
Soit $f\in\Lambda_n(E)$.
- Antisymétrie : échanger deux vecteurs change $f$ en son opposé.
- Effet d'une permutation : pour tout $\sigma\in\mathcal S_n$, $$f(x_{\sigma(1)},\dots,x_{\sigma(n)})=\varepsilon(\sigma)\,f(x_1,\dots,x_n).$$
- Si la famille $(x_1,\dots,x_n)$ est liée, alors $f(x_1,\dots,x_n)=0$.
Démonstration
-
On fixe tous les vecteurs sauf ceux d'indices $i<j$ et on note $g(x,y)$ la valeur de $f$ avec $x$ en position $i$ et $y$ en position $j$. L'application $g$ est bilinéaire et $g(z,z)=0$ pour tout $z$. Donc $$0=g(x+y,x+y)=g(x,x)+g(x,y)+g(y,x)+g(y,y)=g(x,y)+g(y,x).$$
-
La formule est vraie pour $\sigma=\mathrm{id}$. Supposons-la vraie pour $\sigma$ et soit $\tau$ une transposition. En posant $y_k=x_{\sigma(k)}$, on a $x_{\sigma\tau(k)}=y_{\tau(k)}$, donc, par antisymétrie puis hypothèse : $$f(x_{\sigma\tau(1)},\dots,x_{\sigma\tau(n)})=-f(y_1,\dots,y_n)=-\varepsilon(\sigma)f(x_1,\dots,x_n)=\varepsilon(\sigma\tau)f(x_1,\dots,x_n).$$ Comme toute permutation est un produit de transpositions, la formule est vraie pour tout $\sigma$ (récurrence sur le nombre de transpositions).
-
Si la famille est liée, l'un des vecteurs, disons $x_k$, est combinaison linéaire des autres : $x_k=\sum_{i\neq k}\lambda_ix_i$. Par linéarité en la $k$-ième variable, $f(x_1,\dots,x_n)=\sum_{i\neq k}\lambda_i f(x_1,\dots,x_i,\dots,x_i,\dots,x_n)$, où $x_i$ figure en positions $i$ et $k$. Chaque terme est nul car $f$ est alternée.
Réciproque
Une forme $n$-linéaire antisymétrique est alternée : si $x_i=x_j$ avec $i\neq j$, l'échange donne $f(x)=-f(x)$, donc $2f(x)=0$ et $f(x)=0$ puisque $2\neq0$ dans $\mathbb R$ ou $\mathbb C$.
Déterminant dans une base
Il existe une unique forme $n$-linéaire alternée $f$ sur $E$ telle que $f(e_1,\dots,e_n)=1$. On l'appelle déterminant dans la base $\mathcal B$ et on la note $\det_{\mathcal B}$. Elle est donnée par $$\det\nolimits_{\mathcal B}(x_1,\dots,x_n)=\sum_{\sigma\in\mathcal S_n}\varepsilon(\sigma)\prod_{j=1}^n a_{\sigma(j)j}.$$ De plus, toute $f\in\Lambda_n(E)$ vérifie $f=f(e_1,\dots,e_n)\det_{\mathcal B}$. Ainsi $\Lambda_n(E)$ est une droite vectorielle, engendrée par $\det_{\mathcal B}$.
Analyse puis synthèse
Analyse. Soit $f\in\Lambda_n(E)$. En développant par multilinéarité, $$f(x_1,\dots,x_n)=f\Big(\sum_{i_1}a_{i_11}e_{i_1},\dots,\sum_{i_n}a_{i_nn}e_{i_n}\Big)=\sum_{(i_1,\dots,i_n)\in\llbracket1,n\rrbracket^n}a_{i_11}\cdots a_{i_nn}\,f(e_{i_1},\dots,e_{i_n}).$$ Si deux indices $i_k$ sont égaux, le terme est nul car $f$ est alternée. Il ne reste que les $n$-uplets d'indices distincts, c'est-à-dire ceux pour lesquels $j\mapsto i_j$ est une permutation $\sigma$. Par l'effet d'une permutation, $f(e_{\sigma(1)},\dots,e_{\sigma(n)})=\varepsilon(\sigma)f(e_1,\dots,e_n)$. Donc $$f(x_1,\dots,x_n)=f(e_1,\dots,e_n)\,D(x_1,\dots,x_n),\qquad D(x_1,\dots,x_n)=\sum_{\sigma\in\mathcal S_n}\varepsilon(\sigma)\prod_{j=1}^na_{\sigma(j)j}.$$ Si de plus $f(e_1,\dots,e_n)=1$, alors $f=D$ : d'où l'unicité.
Synthèse. Il reste à vérifier que $D$ convient.
- $n$-linéarité : dans le produit $\prod_j a_{\sigma(j)j}$, un seul facteur, $a_{\sigma(k)k}$, dépend de $x_k$, et c'est une coordonnée de $x_k$, donc une fonction linéaire de $x_k$.
- Caractère alterné : supposons $x_k=x_l$ avec $k<l$ et posons $\tau=(k\ l)$. Alors $a_{i\tau(m)}=a_{im}$ pour tous $i,m$. En réindexant par $j=\tau(m)$, $$\prod_{j}a_{\sigma\tau(j)j}=\prod_{m}a_{\sigma(m)\tau(m)}=\prod_m a_{\sigma(m)m},$$ tandis que $\varepsilon(\sigma\tau)=-\varepsilon(\sigma)$. L'application $\sigma\mapsto\sigma\tau$ est une bijection de l'ensemble des permutations de signature $1$ sur celui des permutations de signature $-1$ ; les termes de $D$ se regroupent donc par paires opposées et $D(x_1,\dots,x_n)=0$.
- Normalisation : pour $x_j=e_j$, $a_{ij}=\delta_{ij}$ et seul $\sigma=\mathrm{id}$ donne un produit non nul, égal à $1$. Donc $D(e_1,\dots,e_n)=1$.
Petites dimensions
Pour $n=2$ : $\det_{\mathcal B}(x,y)=x_1y_2-x_2y_1$ ($\mathcal S_2$ contient $\mathrm{id}$ et une transposition).
Pour $n=3$, les six permutations donnent la règle de Sarrus : $$\det\nolimits_{\mathcal B}(x_1,x_2,x_3)=a_{11}a_{22}a_{33}+a_{12}a_{23}a_{31}+a_{13}a_{21}a_{32}-a_{13}a_{22}a_{31}-a_{11}a_{23}a_{32}-a_{12}a_{21}a_{33}.$$ Cette règle n'a pas d'analogue pour $n\geqslant4$ : la somme comporte $n!$ termes.
Changement de base, caractérisation des bases
Soit $\mathcal B'$ une autre base de $E$.
- $\det_{\mathcal B'}=\det_{\mathcal B'}(\mathcal B)\,\det_{\mathcal B}$ et $\det_{\mathcal B}(\mathcal B')\,\det_{\mathcal B'}(\mathcal B)=1$.
- Une famille $(x_1,\dots,x_n)$ de $n$ vecteurs de $E$ est une base de $E$ si et seulement si $\det_{\mathcal B}(x_1,\dots,x_n)\neq0$.
Démonstration
-
$\det_{\mathcal B'}$ est $n$-linéaire alternée, donc égale à $\det_{\mathcal B'}(\mathcal B)\det_{\mathcal B}$ d'après le théorème. En échangeant les rôles, $\det_{\mathcal B}=\det_{\mathcal B}(\mathcal B')\det_{\mathcal B'}$ ; en évaluant en $\mathcal B'$ la première égalité, on obtient $1=\det_{\mathcal B'}(\mathcal B)\det_{\mathcal B}(\mathcal B')$.
-
Si la famille est liée, son déterminant est nul (propriété 3 des formes alternées). Si c'est une base $\mathcal B'$, le point 1 donne $\det_{\mathcal B}(\mathcal B')\det_{\mathcal B'}(\mathcal B)=1$, donc $\det_{\mathcal B}(\mathcal B')\neq0$. Comme une famille de $n$ vecteurs en dimension $n$ est soit une base soit liée, l'équivalence est établie.
Tester une base de R^3
Dans $\mathbb R^3$ muni de sa base canonique $\mathcal B$, soit $u=(1,1,0)$, $v=(0,1,1)$, $w=(1,0,1)$. La matrice des coordonnées (en colonnes) est $\begin{pmatrix}1&0&1\\1&1&0\\0&1&1\end{pmatrix}$. Par Sarrus : $$\det\nolimits_{\mathcal B}(u,v,w)=1\cdot1\cdot1+0\cdot0\cdot0+1\cdot1\cdot1-1\cdot1\cdot0-1\cdot0\cdot1-0\cdot1\cdot1=2.$$ Ce déterminant est non nul : $(u,v,w)$ est une base de $\mathbb R^3$.
Interprétation géométrique
Dans $\mathbb R^2$ (resp. $\mathbb R^3$) muni de la base canonique, $|\det(u,v)|$ est l'aire du parallélogramme construit sur $u,v$ (resp. $|\det(u,v,w)|$ le volume du parallélépipède construit sur $u,v,w$). Le signe indique l'orientation de la famille. Ce point est admis ici et sert surtout d'intuition : un déterminant nul traduit un parallélogramme aplati, donc une famille liée.
3.3. Déterminant d'un endomorphisme
Définition du déterminant d'un endomorphisme
Soit $u\in\mathcal L(E)$. Il existe un unique scalaire, noté $\det(u)$, tel que pour toute $f\in\Lambda_n(E)$ et tous $x_1,\dots,x_n\in E$ : $$f(u(x_1),\dots,u(x_n))=\det(u)\,f(x_1,\dots,x_n).$$ Pour toute base $\mathcal B$ de $E$, $\det(u)=\det_{\mathcal B}(u(e_1),\dots,u(e_n))$ : cette quantité ne dépend pas de la base choisie.
Démonstration
Pour $f\in\Lambda_n(E)$, on pose $f_u(x_1,\dots,x_n)=f(u(x_1),\dots,u(x_n))$. Comme $u$ est linéaire, $f_u$ est $n$-linéaire ; si $x_i=x_j$ avec $i\neq j$, alors $u(x_i)=u(x_j)$ et $f_u(x_1,\dots,x_n)=0$. Donc $f_u\in\Lambda_n(E)$.
Fixons une base $\mathcal B$ et posons $c=\det_{\mathcal B}(u(e_1),\dots,u(e_n))$. D'après le théorème de structure, $(\det_{\mathcal B})_u=(\det_{\mathcal B})_u(\mathcal B)\det_{\mathcal B}=c\det_{\mathcal B}$. Toute $f\in\Lambda_n(E)$ s'écrit $f=\lambda\det_{\mathcal B}$, donc $f_u=\lambda(\det_{\mathcal B})_u=c\lambda\det_{\mathcal B}=cf$. Le scalaire $c$ convient.
Unicité : si $c'$ convient aussi, on applique la relation à $f=\det_{\mathcal B}$ et $(x_1,\dots,x_n)=\mathcal B$ : $c=c'\det_{\mathcal B}(\mathcal B)=c'$.
Indépendance : pour une autre base $\mathcal B'$, la relation avec $f=\det_{\mathcal B'}$ et $(x_i)=\mathcal B'$ donne $\det_{\mathcal B'}(u(\mathcal B'))=\det(u)$.
Propriétés
Pour $u,v\in\mathcal L(E)$ et $\lambda\in\mathbb K$ :
- $\det(\mathrm{id}_E)=1$ ;
- $\det(v\circ u)=\det(v)\det(u)$ ;
- $\det(\lambda u)=\lambda^n\det(u)$ ;
- $u$ est bijectif si et seulement si $\det(u)\neq0$, et alors $\det(u^{-1})=\dfrac{1}{\det(u)}$.
En particulier, $\det$ induit un morphisme de groupes de $\mathrm{GL}(E)$ dans $(\mathbb K^*,\times)$.
Démonstration
- $\det_{\mathcal B}(e_1,\dots,e_n)=1$.
- Pour $f\in\Lambda_n(E)$ non nulle : $$f(v(u(x_1)),\dots,v(u(x_n)))=\det(v)f(u(x_1),\dots,u(x_n))=\det(v)\det(u)f(x_1,\dots,x_n),$$ et par unicité $\det(v\circ u)=\det(v)\det(u)$.
- Par $n$-linéarité, $\det_{\mathcal B}(\lambda u(e_1),\dots,\lambda u(e_n))=\lambda^n\det_{\mathcal B}(u(e_1),\dots,u(e_n))$.
- $u$ est bijectif si et seulement si $(u(e_1),\dots,u(e_n))$ est une base de $E$, si et seulement si $\det_{\mathcal B}(u(e_1),\dots,u(e_n))\neq0$. Si $u$ est bijectif, $\det(u)\det(u^{-1})=\det(\mathrm{id}_E)=1$.
La transposition sur les matrices carrées
Soit $u:M\mapsto M^T$ sur $E=\mathcal M_n(\mathbb R)$, de dimension $n^2$. On a $E=\mathcal S_n(\mathbb R)\oplus\mathcal A_n(\mathbb R)$ avec $\dim\mathcal S_n(\mathbb R)=\frac{n(n+1)}2$ et $\dim\mathcal A_n(\mathbb R)=\frac{n(n-1)}2$. Dans une base adaptée à cette décomposition, $u(e_j)=e_j$ pour les vecteurs symétriques et $u(e_j)=-e_j$ pour les antisymétriques. Par multilinéarité, $$\det(u)=1^{\frac{n(n+1)}2}\times(-1)^{\frac{n(n-1)}2}=(-1)^{\frac{n(n-1)}2}.$$ Pour $n=2$, on obtient $-1$ ; pour $n=4$, on obtient $1$.
Le déterminant n'est pas linéaire
En général $\det(u+v)\neq\det(u)+\det(v)$ et $\det(\lambda u)\neq\lambda\det(u)$. Par exemple, en dimension $n$, $\det(2\,\mathrm{id}_E)=2^n$ et non $2$.
4.4. Déterminant d'une matrice carrée
Déterminant d'une matrice
Soit $A=(a_{ij})\in\mathcal M_n(\mathbb K)$, de colonnes $C_1,\dots,C_n\in\mathbb K^n$. Le déterminant de $A$ est le déterminant de ses colonnes dans la base canonique $\mathcal B_c$ de $\mathbb K^n$ : $$\det A=\det\nolimits_{\mathcal B_c}(C_1,\dots,C_n)=\sum_{\sigma\in\mathcal S_n}\varepsilon(\sigma)\prod_{j=1}^na_{\sigma(j)j}.$$ C'est aussi le déterminant de l'endomorphisme de $\mathbb K^n$ canoniquement associé à $A$, puisque celui-ci envoie $e_j$ sur $C_j$. Pour $n=2$ : $\det\begin{pmatrix}a&b\\c&d\end{pmatrix}=ad-bc$.
Liens entre les trois déterminants
Soit $\mathcal B$ une base de $E$.
- Pour $x_1,\dots,x_n\in E$ : $\det_{\mathcal B}(x_1,\dots,x_n)=\det\mathrm{Mat}_{\mathcal B}(x_1,\dots,x_n)$.
- Pour $u\in\mathcal L(E)$ : $\det(u)=\det\mathrm{Mat}_{\mathcal B}(u)$.
Démonstration. Les deux membres de la première égalité sont donnés par la même formule en fonction des coordonnées $a_{ij}$. Pour la seconde, la $j$-ième colonne de $\mathrm{Mat}_{\mathcal B}(u)$ contient les coordonnées de $u(e_j)$, et $\det(u)=\det_{\mathcal B}(u(e_1),\dots,u(e_n))$.
Règles de calcul
Pour $A,B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ et $\lambda\in\mathbb K$ :
- $\det I_n=1$ et $\det(AB)=\det A\,\det B$ ;
- $\det(\lambda A)=\lambda^n\det A$ ;
- $A$ est inversible si et seulement si $\det A\neq0$, et alors $\det(A^{-1})=\dfrac1{\det A}$ ;
- deux matrices semblables ont le même déterminant : $\det(P^{-1}AP)=\det A$.
Démonstration. Les points 1 à 3 se déduisent des propriétés du déterminant des endomorphismes canoniquement associés, puisque l'endomorphisme associé à $AB$ est la composée de ceux associés à $A$ et $B$. Pour le point 4 : $\det(P^{-1}AP)=\det(P^{-1})\det A\det P=\det A$.
Déterminant de la transposée
Pour tout $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$, $\det(A^T)=\det A$.
Conséquence : le déterminant est aussi une forme $n$-linéaire alternée des lignes de $A$. Toute propriété énoncée sur les colonnes vaut pour les lignes.
Démonstration
Le coefficient $(i,j)$ de $A^T$ est $a_{ji}$, donc $$\det(A^T)=\sum_{\sigma\in\mathcal S_n}\varepsilon(\sigma)\prod_{j=1}^na_{j\sigma(j)}.$$ Dans le produit, on réindexe par $i=\sigma(j)$, c'est-à-dire $j=\sigma^{-1}(i)$ : $\prod_ja_{j\sigma(j)}=\prod_ia_{\sigma^{-1}(i)i}$. Comme $\varepsilon(\sigma)=\varepsilon(\sigma^{-1})$ et que $\sigma\mapsto\sigma^{-1}$ est une bijection de $\mathcal S_n$, $$\det(A^T)=\sum_{\rho\in\mathcal S_n}\varepsilon(\rho)\prod_{i=1}^na_{\rho(i)i}=\det A.$$
Effet des opérations élémentaires
Sur les colonnes (et de même sur les lignes) :
- échanger deux colonnes $C_i\leftrightarrow C_j$ multiplie le déterminant par $-1$ ;
- $C_i\leftarrow C_i+\lambda C_j$ avec $j\neq i$ ne change pas le déterminant ;
- $C_i\leftarrow\lambda C_i$ multiplie le déterminant par $\lambda$.
Plus généralement, ajouter à une colonne une combinaison linéaire des autres colonnes ne change pas le déterminant.
Démonstration. Le premier point est l'antisymétrie. Pour le deuxième, par linéarité en la $i$-ième colonne, le nouveau déterminant vaut $\det(\dots,C_i,\dots)+\lambda\det(\dots,C_j,\dots,C_j,\dots)$ et le second terme est nul (deux colonnes égales). Le troisième est la linéarité en la $i$-ième colonne.
Opérations successives, pas simultanées
Les opérations doivent être effectuées l'une après l'autre. Faire en même temps $C_1\leftarrow C_1-C_2$ et $C_2\leftarrow C_2-C_1$ produit deux colonnes opposées, donc un déterminant nul, quel que soit le déterminant de départ. De même, $C_i\leftarrow\lambda C_i+\mu C_j$ multiplie le déterminant par $\lambda$.
Matrice triangulaire
Le déterminant d'une matrice triangulaire (supérieure ou inférieure) est le produit de ses coefficients diagonaux : $$\det A=a_{11}a_{22}\cdots a_{nn}.$$
Démonstration
Supposons $A$ triangulaire supérieure : $a_{ij}=0$ si $i>j$. Le terme associé à $\sigma$ dans la formule est non nul seulement si $\sigma(j)\leqslant j$ pour tout $j$. Alors $\sigma(1)=1$ ; puis $\sigma(2)\leqslant2$ et $\sigma(2)\neq\sigma(1)=1$, donc $\sigma(2)=2$ ; et par récurrence $\sigma(j)=j$ pour tout $j$. Seule l'identité contribue, d'où $\det A=\prod_ja_{jj}$. Le cas triangulaire inférieur s'en déduit par transposition.
Calculer un déterminant par la méthode du pivot
- On choisit un pivot non nul dans la première colonne ; si nécessaire on échange deux lignes (facteur $-1$).
- Par des opérations $L_i\leftarrow L_i+\lambda L_1$, on annule les autres coefficients de la première colonne (déterminant inchangé).
- On recommence sur la sous-matrice restante jusqu'à obtenir une matrice triangulaire.
- Le déterminant est le produit des coefficients diagonaux, corrigé par les signes des échanges et par les facteurs éventuellement sortis.
Cette méthode demande de l'ordre de $n^3$ opérations, contre $n!$ termes pour la formule générale.
Un déterminant 3 x 3 par pivot
Soit $A=\begin{pmatrix}2&1&3\\1&0&1\\4&2&1\end{pmatrix}$.
$L_1\leftrightarrow L_2$ (facteur $-1$) : $\begin{pmatrix}1&0&1\\2&1&3\\4&2&1\end{pmatrix}$. Puis $L_2\leftarrow L_2-2L_1$ et $L_3\leftarrow L_3-4L_1$ : $\begin{pmatrix}1&0&1\\0&1&1\\0&2&-3\end{pmatrix}$. Puis $L_3\leftarrow L_3-2L_2$ : $\begin{pmatrix}1&0&1\\0&1&1\\0&0&-5\end{pmatrix}$.
Donc $\det A=-(1\times1\times(-5))=5$. Sarrus donne bien $0+4+6-(0+4+1)=5$.
Matrice à diagonale constante
Soit $J_n(a,b)\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ dont les coefficients diagonaux valent $a$ et les autres $b$.
- $C_1\leftarrow C_1+C_2+\cdots+C_n$ : tous les coefficients de la première colonne valent $a+(n-1)b$. On factorise : $\det J_n(a,b)=(a+(n-1)b)\,\Delta$, où $\Delta$ est le déterminant de la matrice dont la première colonne ne contient que des $1$.
- $L_i\leftarrow L_i-L_1$ pour $i\geqslant2$ : la ligne $i$ devient nulle sauf le coefficient diagonal, égal à $a-b$. La matrice est triangulaire supérieure de diagonale $1,a-b,\dots,a-b$.
$$\det J_n(a,b)=(a+(n-1)b)(a-b)^{n-1}.$$ Contrôle pour $n=2$ : $a^2-b^2=(a+b)(a-b)$.
5.5. Développement selon une ligne ou une colonne, comatrice
Mineur, cofacteur
Soit $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ avec $n\geqslant2$. Pour $(i,j)\in\llbracket1,n\rrbracket^2$, on note $A_{ij}\in\mathcal M_{n-1}(\mathbb K)$ la matrice obtenue en supprimant la ligne $i$ et la colonne $j$ de $A$.
- Le mineur d'indice $(i,j)$ est $\Delta_{ij}=\det A_{ij}$.
- Le cofacteur d'indice $(i,j)$ est $(-1)^{i+j}\Delta_{ij}$.
Le signe $(-1)^{i+j}$ suit un damier qui commence par $+$ en position $(1,1)$ : $$\begin{pmatrix}+&-&+&\cdots\\-&+&-&\cdots\\+&-&+&\cdots\\\vdots&\vdots&\vdots&\ddots\end{pmatrix}$$
Développement
Pour tout $j\in\llbracket1,n\rrbracket$ (développement selon la colonne $j$) : $$\det A=\sum_{i=1}^n(-1)^{i+j}a_{ij}\Delta_{ij}.$$ Pour tout $i\in\llbracket1,n\rrbracket$ (développement selon la ligne $i$) : $$\det A=\sum_{j=1}^n(-1)^{i+j}a_{ij}\Delta_{ij}.$$
Démonstration
Notons $E_1,\dots,E_n$ la base canonique de $\mathbb K^n$. On a $C_j=\sum_ia_{ij}E_i$, donc par linéarité en la $j$-ième colonne : $$\det A=\sum_{i=1}^na_{ij}\,D_i,\qquad D_i=\det(C_1,\dots,C_{j-1},E_i,C_{j+1},\dots,C_n).$$ Calculons $D_i$.
- On amène la colonne $j$ en dernière position par $n-j$ échanges de colonnes voisines : facteur $(-1)^{n-j}$.
- On amène la ligne $i$ en dernière position par $n-i$ échanges de lignes voisines : facteur $(-1)^{n-i}$ (les lignes jouent le même rôle que les colonnes grâce à $\det(M^T)=\det M$).
La matrice $M$ obtenue a pour dernière colonne $E_n$, et son bloc supérieur gauche de taille $n-1$ est exactement $A_{ij}$ (lignes et colonnes restantes dans leur ordre initial). Dans la formule $\det M=\sum_\sigma\varepsilon(\sigma)\prod_km_{\sigma(k)k}$, le seul coefficient non nul de la dernière colonne est $m_{nn}=1$ ; seules contribuent les $\sigma$ telles que $\sigma(n)=n$. Ces permutations s'identifient à celles de $\mathcal S_{n-1}$, avec la même signature (même décomposition en cycles). Donc $\det M=\det A_{ij}=\Delta_{ij}$.
Ainsi $D_i=(-1)^{2n-i-j}\Delta_{ij}=(-1)^{i+j}\Delta_{ij}$, ce qui donne le développement selon la colonne $j$. Le développement selon la ligne $i$ s'obtient en appliquant ce résultat à $A^T$.
Développement selon une ligne
Reprenons $A=\begin{pmatrix}2&1&3\\1&0&1\\4&2&1\end{pmatrix}$ et développons selon la deuxième ligne, qui contient un zéro (signes $-,+,-$) : $$\det A=-1\cdot\det\begin{pmatrix}1&3\\2&1\end{pmatrix}+0-1\cdot\det\begin{pmatrix}2&1\\4&2\end{pmatrix}=-(1-6)-(4-4)=5.$$
Bien utiliser le développement
- On choisit la ligne ou la colonne qui contient le plus de zéros ; au besoin, on en crée d'abord par opérations élémentaires.
- On écrit chaque terme avec son signe $(-1)^{i+j}$, lu sur le damier.
- Pour un déterminant de taille $n$ dépendant de $n$, on développe selon une ligne ou une colonne bien choisie afin d'obtenir une relation de récurrence entre $D_n$, $D_{n-1}$, $D_{n-2}$, puis on résout la récurrence.
Un déterminant tridiagonal
Soit $D_n$ le déterminant de la matrice de taille $n$ ayant des $2$ sur la diagonale, des $-1$ juste au-dessus et juste au-dessous, et des $0$ ailleurs. On a $D_1=2$ et $D_2=4-1=3$.
Pour $n\geqslant3$, on développe selon la première ligne, qui n'a que deux coefficients non nuls :
- le coefficient $2$ en position $(1,1)$ donne $2D_{n-1}$ ;
- le coefficient $-1$ en position $(1,2)$ donne $(-1)\times(-1)^{1+2}\Delta_{12}=\Delta_{12}$. La matrice $A_{12}$ a pour première colonne $(-1,0,\dots,0)^T$ ; en la développant selon cette colonne, $\Delta_{12}=-D_{n-2}$.
Donc $D_n=2D_{n-1}-D_{n-2}$. L'équation caractéristique $r^2-2r+1=0$ a pour racine double $1$, donc $D_n=\alpha+\beta n$. Avec $D_1=2$ et $D_2=3$ : $\beta=1$, $\alpha=1$, et $$D_n=n+1.$$
Comatrice
La comatrice de $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ est la matrice des cofacteurs : $$\mathrm{Com}(A)=\big((-1)^{i+j}\Delta_{ij}\big)_{1\leqslant i,j\leqslant n}.$$
Relation de la comatrice et inverse
Pour tout $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ : $$A\,\mathrm{Com}(A)^T=\mathrm{Com}(A)^T\,A=\det(A)\,I_n.$$ En particulier, si $A$ est inversible : $$A^{-1}=\frac1{\det A}\,\mathrm{Com}(A)^T.$$
Démonstration
Le coefficient $(i,j)$ de $A\,\mathrm{Com}(A)^T$ est $\sum_{k=1}^na_{ik}(-1)^{j+k}\Delta_{jk}$.
- Si $i=j$, c'est le développement de $\det A$ selon la ligne $i$ : il vaut $\det A$.
- Si $i\neq j$, soit $A'$ la matrice obtenue en remplaçant la ligne $j$ de $A$ par la ligne $i$. Les mineurs $\Delta_{jk}$ ne font pas intervenir la ligne $j$, donc ce sont aussi ceux de $A'$, et la somme est le développement de $\det A'$ selon la ligne $j$. Or $A'$ a deux lignes égales : $\det A'=0$.
Donc $A\,\mathrm{Com}(A)^T=\det(A)I_n$. Le même raisonnement sur les colonnes donne $\mathrm{Com}(A)^TA=\det(A)I_n$. Si $\det A\neq0$, on divise par $\det A$.
Inverse d'une matrice 2 x 2
Pour $A=\begin{pmatrix}a&b\\c&d\end{pmatrix}$ : $\Delta_{11}=d$, $\Delta_{12}=c$, $\Delta_{21}=b$, $\Delta_{22}=a$, donc $\mathrm{Com}(A)=\begin{pmatrix}d&-c\\-b&a\end{pmatrix}$. Si $ad-bc\neq0$ : $$A^{-1}=\frac1{ad-bc}\begin{pmatrix}d&-b\\-c&a\end{pmatrix}.$$
Portée pratique
Pour $n\geqslant3$, la formule de la comatrice n'est pas une bonne méthode de calcul numérique de l'inverse : on lui préfère la méthode de Gauss-Jordan. Son intérêt est théorique : elle montre par exemple que les coefficients de $A^{-1}$ sont des fractions rationnelles des coefficients de $A$, ou que si $A$ est à coefficients entiers et $\det A=\pm1$, alors $A^{-1}$ est à coefficients entiers.
6.6. Déterminants triangulaires par blocs et de Vandermonde
Déterminant triangulaire par blocs
Soit $A\in\mathcal M_p(\mathbb K)$, $B\in\mathcal M_q(\mathbb K)$ et $C\in\mathcal M_{p,q}(\mathbb K)$. Alors $$\det\begin{pmatrix}A&C\\0&B\end{pmatrix}=\det A\,\det B.$$ Par récurrence, le déterminant d'une matrice triangulaire par blocs (blocs diagonaux carrés) est le produit des déterminants des blocs diagonaux. Le résultat vaut aussi pour une matrice triangulaire inférieure par blocs, par transposition.
Démonstration
Notons $M$ la matrice par blocs.
Cas $\det A=0$. Les colonnes de $A$ sont liées : il existe $(\lambda_1,\dots,\lambda_p)\neq0$ tel que $\sum_k\lambda_kA_k=0$, où $A_k$ est la $k$-ième colonne de $A$. Les $p$ premières colonnes de $M$ sont de la forme $\begin{pmatrix}A_k\\0\end{pmatrix}$ et vérifient la même relation : elles sont liées, donc $\det M=0=\det A\det B$.
Cas $\det A\neq0$. Un produit par blocs donne $$\begin{pmatrix}A&C\\0&B\end{pmatrix}=\begin{pmatrix}A&0\\0&I_q\end{pmatrix}\begin{pmatrix}I_p&A^{-1}C\\0&B\end{pmatrix}.$$
- En développant $q$ fois selon la dernière colonne (qui vaut à chaque fois le dernier vecteur de la base canonique, de cofacteur de signe $+$), $\det\begin{pmatrix}A&0\\0&I_q\end{pmatrix}=\det A$.
- En développant $p$ fois selon la première colonne (qui vaut à chaque fois le premier vecteur de la base canonique, de signe $+$), $\det\begin{pmatrix}I_p&A^{-1}C\\0&B\end{pmatrix}=\det B$ : à chaque étape, on retire la première ligne et la première colonne, et la matrice restante a la même forme avec $I_{p-1}$.
La multiplicativité du déterminant conclut.
Application directe
$$\det\begin{pmatrix}1&2&5&7\\3&4&6&8\\0&0&2&1\\0&0&1&1\end{pmatrix}=\det\begin{pmatrix}1&2\\3&4\end{pmatrix}\det\begin{pmatrix}2&1\\1&1\end{pmatrix}=(4-6)(2-1)=-2.$$
Pas de formule générale pour quatre blocs
Pour une matrice $\begin{pmatrix}A&B\\C&D\end{pmatrix}$ avec $C\neq0$, on n'a pas en général $\det=\det A\det D-\det B\det C$. Contre-exemple avec $A=D=0$ et $B=C=I_2$ : la matrice $\begin{pmatrix}0&I_2\\I_2&0\end{pmatrix}$ s'obtient à partir de $I_4$ par les échanges de colonnes $C_1\leftrightarrow C_3$ et $C_2\leftrightarrow C_4$, donc son déterminant vaut $(-1)^2=1$, alors que $\det A\det D-\det B\det C=-1$.
Déterminant de Vandermonde
Pour $x_1,\dots,x_n\in\mathbb K$, on appelle déterminant de Vandermonde : $$V(x_1,\dots,x_n)=\det\begin{pmatrix}1&x_1&x_1^2&\cdots&x_1^{n-1}\\1&x_2&x_2^2&\cdots&x_2^{n-1}\\\vdots&\vdots&\vdots&&\vdots\\1&x_n&x_n^2&\cdots&x_n^{n-1}\end{pmatrix},$$ déterminant de la matrice $\big(x_i^{\,j-1}\big)_{1\leqslant i,j\leqslant n}$.
Valeur du déterminant de Vandermonde
$$V(x_1,\dots,x_n)=\prod_{1\leqslant i<j\leqslant n}(x_j-x_i).$$ En particulier, $V(x_1,\dots,x_n)\neq0$ si et seulement si les $x_i$ sont deux à deux distincts.
Par récurrence sur n
Pour $n=1$, $V(x_1)=1$ et le produit vide vaut $1$. Soit $n\geqslant2$ ; supposons la formule vraie au rang $n-1$.
On effectue successivement $C_n\leftarrow C_n-x_1C_{n-1}$, puis $C_{n-1}\leftarrow C_{n-1}-x_1C_{n-2}$, …, jusqu'à $C_2\leftarrow C_2-x_1C_1$. Chaque opération utilise une colonne pas encore modifiée, donc le déterminant est inchangé. Le coefficient $(i,k)$ devient, pour $k\geqslant2$ : $$x_i^{k-1}-x_1x_i^{k-2}=x_i^{k-2}(x_i-x_1).$$ La première ligne devient $(1,0,\dots,0)$. En développant selon cette ligne : $$V(x_1,\dots,x_n)=\det\big(x_i^{k-2}(x_i-x_1)\big)_{2\leqslant i,k\leqslant n}.$$ Par linéarité par rapport à chaque ligne, on factorise $x_i-x_1$ dans la ligne d'indice $i$ : $$V(x_1,\dots,x_n)=\prod_{i=2}^n(x_i-x_1)\;\det\big(x_i^{k-2}\big)_{2\leqslant i,k\leqslant n}=\prod_{i=2}^n(x_i-x_1)\;V(x_2,\dots,x_n).$$ L'hypothèse de récurrence donne $V(x_2,\dots,x_n)=\prod_{2\leqslant i<j\leqslant n}(x_j-x_i)$, d'où la formule au rang $n$.
Enfin, le produit est non nul si et seulement si aucun facteur $x_j-x_i$ ($i<j$) n'est nul.
Vérification sur un cas
$V(1,2,3)=(2-1)(3-1)(3-2)=2$. Directement, en développant selon la première ligne : $$\det\begin{pmatrix}1&1&1\\1&2&4\\1&3&9\end{pmatrix}=(18-12)-(9-4)+(3-2)=6-5+1=2.$$
Ordre des facteurs
Le facteur est $x_j-x_i$ avec $i<j$ (le plus grand indice en premier), quand les puissances croissent de gauche à droite. Écrire $\prod_{i<j}(x_i-x_j)$ multiplie le résultat par $(-1)^{n(n-1)/2}$, ce qui est faux dès que $n(n-1)/2$ est impair, par exemple pour $n=2$ ou $n=3$.
Application : interpolation de Lagrange
Soit $x_1,\dots,x_n\in\mathbb K$ deux à deux distincts et $y_1,\dots,y_n\in\mathbb K$. Il existe un unique polynôme $P\in\mathbb K_{n-1}[X]$ tel que $P(x_i)=y_i$ pour tout $i$.
Démonstration. L'application $\varphi:P\mapsto(P(x_1),\dots,P(x_n))$ est linéaire de $\mathbb K_{n-1}[X]$ dans $\mathbb K^n$. L'image de $X^{j-1}$ est $(x_1^{j-1},\dots,x_n^{j-1})$ : la matrice de $\varphi$ dans les bases canoniques est la matrice de Vandermonde, de déterminant non nul. Donc $\varphi$ est bijective.
Stratégie générale de calcul d'un déterminant
- Repérer une structure : matrice triangulaire, triangulaire par blocs, Vandermonde, lignes ou colonnes proportionnelles (déterminant nul).
- Chercher une combinaison simple : si la somme des colonnes est constante, faire $C_1\leftarrow C_1+\cdots+C_n$ puis factoriser.
- Créer des zéros par opérations élémentaires successives, en suivant l'effet de chacune.
- Développer selon la ligne ou la colonne la plus creuse.
- Pour une taille $n$ variable, établir une récurrence par développement.
- Si le déterminant dépend d'un paramètre, le voir comme un polynôme en ce paramètre peut aider à le factoriser (racines évidentes, degré).