Matrices
Ce chapitre fait partie du programme de Prépa, 1re année.
Les matrices traduisent en tableaux de nombres les applications linéaires entre espaces de dimension finie : composer devient multiplier, inverser une application revient à inverser une matrice. Ce chapitre fournit les outils de calcul concrets (produit, inverse, rang, pivot de Gauss, trace) qui servent dans toute l'algèbre linéaire et dans la résolution des systèmes.
Prérequis
- Espaces vectoriels, sous-espaces, familles libres, génératrices, bases
- Dimension finie, théorème de la base incomplète
- Applications linéaires, noyau, image, théorème du rang
- Manipulation des sommes $\sum$ et du symbole de Kronecker $\delta_{ij}$
- Résolution de petits systèmes linéaires par substitution ou combinaison
À la fin du chapitre, on sait
- Calculer des produits de matrices, des puissances et des inverses
- Écrire la matrice d'une application linéaire dans des bases données et exploiter $Y=AX$
- Utiliser les matrices de passage et les formules de changement de base
- Distinguer matrices équivalentes et matrices semblables
- Déterminer le rang d'une matrice et connaître la caractérisation par $J_r$
- Résoudre un système linéaire par la méthode du pivot de Gauss et inverser une matrice par Gauss-Jordan
- Utiliser la trace et la propriété $\operatorname{tr}(AB)=\operatorname{tr}(BA)$
1.1. Calcul matriciel
Matrices et opérations linéaires
Dans tout le chapitre, $\mathbb K=\mathbb R$ ou $\mathbb C$, et $n,p,q\in\mathbb N^*$.
Une matrice à $n$ lignes et $p$ colonnes à coefficients dans $\mathbb K$ est une famille $A=(a_{ij})_{1\le i\le n,\ 1\le j\le p}$ d'éléments de $\mathbb K$. Le coefficient $a_{ij}$ est situé en ligne $i$, colonne $j$. On note $\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ l'ensemble de ces matrices et $\mathcal M_n(\mathbb K)=\mathcal M_{n,n}(\mathbb K)$ (matrices carrées).
Somme et produit par un scalaire se font coefficient par coefficient : $$(A+B)_{ij}=a_{ij}+b_{ij},\qquad (\lambda A)_{ij}=\lambda a_{ij}.$$
Pour $(i,j)$ fixé, la matrice élémentaire $E_{ij}$ a tous ses coefficients nuls sauf celui en position $(i,j)$, égal à $1$ : $(E_{ij})_{ab}=\delta_{ia}\delta_{jb}$.
Structure d'espace vectoriel
$(\mathcal M_{n,p}(\mathbb K),+,\cdot)$ est un $\mathbb K$-espace vectoriel. La famille $(E_{ij})_{1\le i\le n,\,1\le j\le p}$ en est une base, appelée base canonique, et toute matrice s'écrit $A=\sum_{i,j}a_{ij}E_{ij}$. Ainsi $$\dim\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)=np.$$
Produit matriciel
Soit $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ et $B\in\mathcal M_{p,q}(\mathbb K)$. Le produit $AB$ est la matrice de $\mathcal M_{n,q}(\mathbb K)$ définie par $$(AB)_{ij}=\sum_{k=1}^{p}a_{ik}b_{kj}.$$ Le coefficient $(i,j)$ de $AB$ s'obtient en combinant la ligne $i$ de $A$ avec la colonne $j$ de $B$. Le produit n'existe que si le nombre de colonnes de $A$ est égal au nombre de lignes de $B$.
Deux lectures utiles :
- la colonne $j$ de $AB$ est $A$ multipliée par la colonne $j$ de $B$ ;
- si $X\in\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)$ a pour coefficients $x_1,\dots,x_p$, alors $AX=x_1C_1+\dots+x_pC_p$ où $C_1,\dots,C_p$ sont les colonnes de $A$.
Règles de calcul
Lorsque les produits sont définis :
- associativité : $(AB)C=A(BC)$ ;
- bilinéarité : $A(\lambda B+\mu C)=\lambda AB+\mu AC$ et $(\lambda A+\mu B)C=\lambda AC+\mu BC$ ;
- élément neutre : $I_nA=AI_p=A$ pour $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$, où $I_n=\sum_{i=1}^nE_{ii}$.
Ainsi $(\mathcal M_n(\mathbb K),+,\times)$ est un anneau. Pour $n\ge2$, il n'est ni commutatif ni intègre.
Non-commutativité et diviseurs de zéro
Avec $A=\begin{pmatrix}1&2\\0&1\end{pmatrix}$ et $B=\begin{pmatrix}1&0\\3&1\end{pmatrix}$ : $$AB=\begin{pmatrix}7&2\\3&1\end{pmatrix},\qquad BA=\begin{pmatrix}1&2\\3&7\end{pmatrix}.$$ Donc $AB\neq BA$.
Avec $C=\begin{pmatrix}1&1\\1&1\end{pmatrix}$ et $D=\begin{pmatrix}1&-1\\-1&1\end{pmatrix}$ : chaque coefficient de $CD$ vaut $1-1=0$, donc $CD=0$ alors que $C\neq0$ et $D\neq0$.
Produit de matrices élémentaires
Dans $\mathcal M_n(\mathbb K)$, pour tous $i,j,k,l$ : $$E_{ij}E_{kl}=\delta_{jk}E_{il}.$$
Produit des $E_{ij}$
Pour tous $a,b$ : $$(E_{ij}E_{kl})_{ab}=\sum_{m=1}^n(E_{ij})_{am}(E_{kl})_{mb}=\sum_{m=1}^n\delta_{ia}\delta_{jm}\delta_{km}\delta_{lb}.$$ Dans la somme, seul le terme $m=j$ peut être non nul, et il vaut $\delta_{ia}\delta_{jk}\delta_{lb}$. Or $\delta_{jk}(E_{il})_{ab}=\delta_{jk}\delta_{ia}\delta_{lb}$. Les deux matrices ont les mêmes coefficients, d'où l'égalité.
Transposée
La transposée de $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ est la matrice $A^\top\in\mathcal M_{p,n}(\mathbb K)$ définie par $(A^\top)_{ij}=a_{ji}$ : les lignes de $A$ deviennent les colonnes de $A^\top$.
Propriétés de la transposition
- $A\mapsto A^\top$ est linéaire et $(A^\top)^\top=A$ ;
- pour $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ et $B\in\mathcal M_{p,q}(\mathbb K)$ : $(AB)^\top=B^\top A^\top$.
Transposée d'un produit
Pour $1\le i\le q$ et $1\le j\le n$ : $$\big((AB)^\top\big)_{ij}=(AB)_{ji}=\sum_{k=1}^pa_{jk}b_{ki}=\sum_{k=1}^p(B^\top)_{ik}(A^\top)_{kj}=(B^\top A^\top)_{ij}.$$
Matrices carrées particulières
Soit $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$. On dit que $A$ est :
- diagonale si $a_{ij}=0$ dès que $i\neq j$ ;
- triangulaire supérieure si $a_{ij}=0$ dès que $i>j$ (inférieure si $a_{ij}=0$ dès que $i<j$) ;
- symétrique si $A^\top=A$, antisymétrique si $A^\top=-A$.
On note $\mathcal S_n(\mathbb K)$ et $\mathcal A_n(\mathbb K)$ les ensembles de matrices symétriques et antisymétriques.
Stabilités et décomposition
- Le produit de deux matrices triangulaires supérieures est triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux sont les produits $a_{ii}b_{ii}$. Même chose pour les matrices diagonales.
- $\mathcal S_n(\mathbb K)$ et $\mathcal A_n(\mathbb K)$ sont des sous-espaces supplémentaires de $\mathcal M_n(\mathbb K)$, de dimensions $\frac{n(n+1)}2$ et $\frac{n(n-1)}2$. La décomposition est $$A=\frac{A+A^\top}{2}+\frac{A-A^\top}{2}.$$
Produit de matrices triangulaires
Soit $A,B$ triangulaires supérieures et $i>j$. Dans $(AB)_{ij}=\sum_k a_{ik}b_{kj}$, on a $a_{ik}=0$ si $k<i$ et $b_{kj}=0$ si $k>j$. Un terme non nul exigerait $i\le k\le j$, ce qui est impossible puisque $i>j$. Donc $(AB)_{ij}=0$.
Pour $i=j$, seul $k=i$ donne un terme potentiellement non nul : $(AB)_{ii}=a_{ii}b_{ii}$.
Formule du binôme
Si $A,B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ commutent ($AB=BA$), alors pour tout $m\in\mathbb N$ : $$(A+B)^m=\sum_{k=0}^m\binom mkA^kB^{m-k}.$$ La démonstration par récurrence est la même que dans $\mathbb R$ : l'hypothèse $AB=BA$ sert à regrouper les termes. En particulier, $\lambda I_n$ commute avec toute matrice.
Puissances par le binôme
Soit $A=\begin{pmatrix}2&1\\0&2\end{pmatrix}=2I_2+N$ avec $N=\begin{pmatrix}0&1\\0&0\end{pmatrix}$. On a $N^2=0$, donc $N^k=0$ pour $k\ge2$. Comme $2I_2$ et $N$ commutent, pour $n\ge1$ : $$A^n=\binom n0(2I_2)^n+\binom n1(2I_2)^{n-1}N=2^nI_2+n2^{n-1}N=\begin{pmatrix}2^n&n2^{n-1}\\0&2^n\end{pmatrix}.$$ La formule reste vraie pour $n=0$.
Calculer les puissances $A^n$
- Petites puissances : calculer $A^2$, $A^3$, conjecturer, puis démontrer par récurrence.
- Binôme : écrire $A=\lambda I_n+N$ avec $N$ nilpotente ($N^r=0$) ; la somme du binôme s'arrête au rang $r-1$.
- Polynôme annulateur : si $P(A)=0$, effectuer la division euclidienne $X^n=Q_nP+R_n$ ; alors $A^n=R_n(A)$.
- Changement de base : si $A=PDP^{-1}$ avec $D$ diagonale, alors $A^n=PD^nP^{-1}$ (section 4).
Illustration de 3 : $B=\begin{pmatrix}3&1\\1&3\end{pmatrix}$ vérifie $B^2=\begin{pmatrix}10&6\\6&10\end{pmatrix}=6B-8I_2$, donc $(X-2)(X-4)$ annule $B$. On écrit $X^n=Q_n(X)(X-2)(X-4)+a_nX+b_n$. En évaluant en $2$ et $4$ : $2a_n+b_n=2^n$ et $4a_n+b_n=4^n$, d'où $a_n=\frac{4^n-2^n}2$ et $b_n=2^{n+1}-4^n$. Alors $$B^n=a_nB+b_nI_2=\frac12\begin{pmatrix}4^n+2^n&4^n-2^n\\4^n-2^n&4^n+2^n\end{pmatrix}.$$
Produit par blocs
Si $A=\begin{pmatrix}A_1&A_2\\A_3&A_4\end{pmatrix}$ et $B=\begin{pmatrix}B_1&B_2\\B_3&B_4\end{pmatrix}$ sont découpées en blocs de tailles compatibles (le nombre de colonnes de $A_1$ égale le nombre de lignes de $B_1$, etc.), alors $$AB=\begin{pmatrix}A_1B_1+A_2B_3&A_1B_2+A_2B_4\\A_3B_1+A_4B_3&A_3B_2+A_4B_4\end{pmatrix}.$$ On calcule comme avec des matrices $2\times2$, en respectant l'ordre des facteurs dans chaque produit.
2.2. Matrices inversibles
Matrice inversible, groupe linéaire
$A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ est inversible s'il existe $B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ telle que $AB=BA=I_n$. Cette matrice $B$ est unique : c'est l'inverse de $A$, notée $A^{-1}$.
L'ensemble des matrices inversibles de taille $n$ est noté $GL_n(\mathbb K)$ : c'est le groupe linéaire, groupe pour la multiplication.
Inverse d'un produit, d'une transposée
Pour $A,B\in GL_n(\mathbb K)$ :
- $AB\in GL_n(\mathbb K)$ et $(AB)^{-1}=B^{-1}A^{-1}$ ;
- $A^\top\in GL_n(\mathbb K)$ et $(A^\top)^{-1}=(A^{-1})^\top$ ;
- $A^{-1}\in GL_n(\mathbb K)$ et $(A^{-1})^{-1}=A$.
Inverse d'un produit et d'une transposée
$(AB)(B^{-1}A^{-1})=A(BB^{-1})A^{-1}=AA^{-1}=I_n$ et de même $(B^{-1}A^{-1})(AB)=I_n$.
Par transposition du produit : $A^\top(A^{-1})^\top=(A^{-1}A)^\top=I_n^\top=I_n$, et $(A^{-1})^\top A^\top=(AA^{-1})^\top=I_n$.
Caractérisations de l'inversibilité
Pour $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$, les assertions suivantes sont équivalentes :
- $A$ est inversible ;
- il existe $B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ telle que $AB=I_n$ (inverse à droite) ;
- il existe $B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ telle que $BA=I_n$ (inverse à gauche) ;
- pour $X\in\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$, $AX=0\Rightarrow X=0$ ;
- pour tout $Y\in\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$, l'équation $AX=Y$ admet une unique solution ;
- les colonnes de $A$ forment une base de $\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$ ($\operatorname{rg}A=n$).
Dans les cas 2 et 3, on a alors $B=A^{-1}$. La démonstration repose sur le lien avec les applications linéaires (section 3).
Cas des matrices $2\times2$
$A=\begin{pmatrix}a&b\\c&d\end{pmatrix}$ est inversible si et seulement si $ad-bc\neq0$, et alors $$A^{-1}=\frac1{ad-bc}\begin{pmatrix}d&-b\\-c&a\end{pmatrix}.$$
Inverse d'une matrice $2\times2$
Posons $M=\begin{pmatrix}d&-b\\-c&a\end{pmatrix}$. Un calcul direct donne $AM=MA=(ad-bc)I_2$.
Si $ad-bc\neq0$, alors $A\cdot\frac1{ad-bc}M=\frac1{ad-bc}M\cdot A=I_2$.
Si $ad-bc=0$, alors $AM=0$. Supposons $A$ inversible : en multipliant à gauche par $A^{-1}$, on obtient $M=0$, donc $a=b=c=d=0$ et $A=0$, qui n'est pas inversible. Contradiction : $A$ n'est pas inversible.
Matrices triangulaires inversibles
Une matrice triangulaire supérieure $T$ est inversible si et seulement si tous ses coefficients diagonaux sont non nuls. Son inverse est alors triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux $\frac1{t_{ii}}$. Même énoncé pour les matrices triangulaires inférieures et diagonales.
Matrices triangulaires inversibles
Supposons tous les $t_{ii}$ non nuls. Le système $TX=Y$ s'écrit, pour $i$ de $n$ à $1$ : $t_{ii}x_i+\sum_{j>i}t_{ij}x_j=y_i$. On le résout par remontée : $x_n=\frac{y_n}{t_{nn}}$, puis chaque $x_i$ se calcule à partir de $x_{i+1},\dots,x_n$. La solution existe et est unique : $T$ est inversible (critère 5). De plus, par récurrence descendante, $x_i$ ne dépend que de $y_i,\dots,y_n$, avec coefficient $\frac1{t_{ii}}$ devant $y_i$ : la matrice $T^{-1}$ telle que $X=T^{-1}Y$ est triangulaire supérieure de diagonale $\big(\frac1{t_{ii}}\big)$.
Supposons $t_{kk}=0$ pour un certain $k$. Les colonnes $C_1,\dots,C_k$ de $T$ n'ont de coefficients non nuls que sur les lignes $1$ à $k-1$ (pour $C_k$, car $t_{kk}=0$). Ce sont $k$ vecteurs d'un espace de dimension $k-1$ : ils sont liés, donc les colonnes de $T$ ne forment pas une base et $T$ n'est pas inversible.
Inverser une matrice carrée
- Résolution de système : résoudre $AX=Y$ pour $Y$ quelconque. Si on obtient une unique solution $X=BY$, alors $A$ est inversible et $A^{-1}=B$.
- Polynôme annulateur : si $a_kA^k+\dots+a_1A+a_0I_n=0$ avec $a_0\neq0$, alors $$A\cdot\Big(-\frac1{a_0}(a_kA^{k-1}+\dots+a_1I_n)\Big)=I_n,$$ ce qui donne $A^{-1}$ (un inverse à droite suffit).
- Pivot de Gauss-Jordan sur $(A\mid I_n)$ (section 6).
Pour prouver qu'une matrice n'est pas inversible, il suffit d'exhiber $X\neq0$ avec $AX=0$, par exemple une relation de dépendance entre colonnes.
Inverse par polynôme annulateur
Soit $A=\begin{pmatrix}1&2\\3&4\end{pmatrix}$. On calcule $A^2=\begin{pmatrix}7&10\\15&22\end{pmatrix}$ et $A^2-5A=\begin{pmatrix}2&0\\0&2\end{pmatrix}=2I_2$.
Donc $A\cdot\frac12(A-5I_2)=I_2$ : $A$ est inversible et $$A^{-1}=\frac12\begin{pmatrix}-4&2\\3&-1\end{pmatrix}=\begin{pmatrix}-2&1\\ \frac32&-\frac12\end{pmatrix}.$$ On retrouve la formule $2\times2$ avec $ad-bc=-2$.
Simplification
$AB=AC$ n'entraîne pas $B=C$ en général : avec les matrices $C,D$ de la section 1, $CD=0=C\cdot0$ alors que $D\neq0$. La simplification est légitime si $A$ est inversible : on multiplie à gauche par $A^{-1}$.
3.3. Matrice d'une application linéaire
Matrice d'un vecteur, d'une famille, d'une application linéaire
Soit $E$ de dimension $p$ muni d'une base $\mathcal B=(e_1,\dots,e_p)$ et $F$ de dimension $n$ muni d'une base $\mathcal C=(f_1,\dots,f_n)$.
- Si $x=\sum_{j=1}^px_je_j$, la matrice de $x$ dans $\mathcal B$ est la colonne $\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(x)=\begin{pmatrix}x_1\\\vdots\\x_p\end{pmatrix}$.
- La matrice d'une famille $(v_1,\dots,v_q)$ dans $\mathcal B$ est la matrice dont la colonne $j$ est $\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(v_j)$.
- Pour $u\in\mathcal L(E,F)$, la matrice de $u$ dans les bases $\mathcal B$ et $\mathcal C$ est $$\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)=\operatorname{Mat}_{\mathcal C}\big(u(e_1),\dots,u(e_p)\big)\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K).$$ Sa colonne $j$ contient les coordonnées de $u(e_j)$ dans $\mathcal C$. Pour un endomorphisme avec $\mathcal C=\mathcal B$, on note $\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(u)$.
Écrire la matrice d'une application linéaire
- Calculer l'image $u(e_j)$ de chaque vecteur de la base de départ.
- Décomposer chaque $u(e_j)$ dans la base d'arrivée $\mathcal C$.
- Ranger les coordonnées en colonnes, dans l'ordre des $e_j$.
La matrice a autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ et autant de lignes que la dimension de l'espace d'arrivée.
Deux matrices d'applications linéaires
- $u:\mathbb R^3\to\mathbb R^2$, $u(x,y,z)=(x+2y-z,\,3x+z)$. Dans les bases canoniques : $u(1,0,0)=(1,3)$, $u(0,1,0)=(2,0)$, $u(0,0,1)=(-1,1)$, donc $$\operatorname{Mat}(u)=\begin{pmatrix}1&2&-1\\3&0&1\end{pmatrix}.$$
- $D:\mathbb R_3[X]\to\mathbb R_2[X]$, $P\mapsto P'$, avec les bases $(1,X,X^2,X^3)$ et $(1,X,X^2)$. On a $D(1)=0$, $D(X)=1$, $D(X^2)=2X$, $D(X^3)=3X^2$, donc $$\operatorname{Mat}(D)=\begin{pmatrix}0&1&0&0\\0&0&2&0\\0&0&0&3\end{pmatrix}\in\mathcal M_{3,4}(\mathbb R).$$
Calcul de l'image d'un vecteur
Avec $A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$, $X=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(x)$ et $Y=\operatorname{Mat}_{\mathcal C}(u(x))$ : $$Y=AX.$$
Formule $Y=AX$
Écrivons $x=\sum_jx_je_j$ et $u(e_j)=\sum_ia_{ij}f_i$. Par linéarité : $$u(x)=\sum_{j=1}^px_ju(e_j)=\sum_{j=1}^px_j\sum_{i=1}^na_{ij}f_i=\sum_{i=1}^n\Big(\sum_{j=1}^pa_{ij}x_j\Big)f_i.$$ La $i$-ème coordonnée de $u(x)$ est donc $\sum_ja_{ij}x_j=(AX)_i$.
Isomorphisme entre $\mathcal L(E,F)$ et $\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$
L'application $u\mapsto\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$ est un isomorphisme d'espaces vectoriels de $\mathcal L(E,F)$ sur $\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$. En conséquence, $$\dim\mathcal L(E,F)=\dim E\times\dim F.$$
Isomorphisme
La linéarité vient de ce que les coordonnées de $(\lambda u+\mu v)(e_j)=\lambda u(e_j)+\mu v(e_j)$ sont les combinaisons correspondantes des coordonnées.
Bijectivité : une application linéaire est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base, et ces images peuvent être choisies arbitrairement. Se donner $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$, c'est se donner $u(e_1),\dots,u(e_p)$ par leurs coordonnées : il existe une unique $u$ ayant $A$ pour matrice.
Matrice d'une composée
Soit $E,F,G$ munis de bases $\mathcal B,\mathcal C,\mathcal D$, $u\in\mathcal L(E,F)$ et $v\in\mathcal L(F,G)$. Alors $$\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal D}(v\circ u)=\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal D}(v)\,\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u).$$ C'est la raison d'être de la définition du produit matriciel.
Matrice d'une composée
Notons $A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$ et $B=\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal D}(v)$. La colonne $j$ de $\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal D}(v\circ u)$ est $\operatorname{Mat}_{\mathcal D}\big(v(u(e_j))\big)$. Par la formule $Y=AX$ appliquée à $v$ : $$\operatorname{Mat}_{\mathcal D}\big(v(u(e_j))\big)=B\operatorname{Mat}_{\mathcal C}(u(e_j))=B\times(\text{colonne }j\text{ de }A),$$ qui est la colonne $j$ de $BA$. Les deux matrices ont les mêmes colonnes.
Application linéaire canoniquement associée
À $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ on associe $u_A:\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)\to\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$, $X\mapsto AX$ (on identifie souvent $\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)$ à $\mathbb K^p$). Sa matrice dans les bases canoniques est $A$.
On définit $\operatorname{Ker}A=\operatorname{Ker}u_A=\{X\mid AX=0\}$ et $\operatorname{Im}A=\operatorname{Im}u_A$. Comme $AX=\sum_jx_jC_j$, on a $\operatorname{Im}A=\operatorname{Vect}(C_1,\dots,C_p)$ où les $C_j$ sont les colonnes de $A$.
Isomorphismes et matrices inversibles
Soit $E,F$ de même dimension $n$, munis de bases $\mathcal B,\mathcal C$, et $u\in\mathcal L(E,F)$. Alors $u$ est un isomorphisme si et seulement si $\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$ est inversible, et dans ce cas $$\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal B}(u^{-1})=\big(\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)\big)^{-1}.$$ En particulier, une famille de $n$ vecteurs de $E$ est une base si et seulement si sa matrice dans $\mathcal B$ est inversible.
Isomorphismes, et caractérisations de la section 2
Notons $A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$. Si $u$ est bijective, $\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal B}(u^{-1})A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(\mathrm{id}_E)=I_n$ et $A\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal B}(u^{-1})=I_n$. Réciproquement, si $A$ est inversible, soit $v\in\mathcal L(F,E)$ de matrice $A^{-1}$ : $u\circ v$ et $\mathrm{id}_F$ ont la même matrice $I_n$, donc sont égales par injectivité de $u\mapsto\operatorname{Mat}(u)$ ; de même $v\circ u=\mathrm{id}_E$.
Démontrons maintenant le théorème de caractérisation de la section 2 avec $u=u_A\in\mathcal L(\mathbb K^n)$.
- Si $AB=I_n$, alors $u_A\circ u_B=\mathrm{id}$, donc $u_A$ est surjective. En dimension finie, un endomorphisme surjectif est bijectif (théorème du rang), donc $A$ est inversible et $B=A^{-1}(AB)=A^{-1}$.
- Si $BA=I_n$, alors $u_B\circ u_A=\mathrm{id}$, donc $u_A$ est injective, donc bijective ; et $B=(BA)A^{-1}=A^{-1}$.
- La condition 4 dit que $\operatorname{Ker}u_A=\{0\}$, la condition 5 que $u_A$ est bijective, la condition 6 que $u_A$ est surjective. En dimension finie, pour un endomorphisme, injectif, surjectif et bijectif sont équivalents.
4.4. Changement de base, matrices équivalentes et semblables
Matrice de passage
Soit $\mathcal B$ et $\mathcal B'$ deux bases de $E$. La matrice de passage de $\mathcal B$ à $\mathcal B'$ est la matrice de la famille $\mathcal B'$ dans la base $\mathcal B$ : $$P_{\mathcal B,\mathcal B'}=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(\mathcal B')=\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal B}(\mathrm{id}_E).$$ Sa colonne $j$ contient les coordonnées du $j$-ème vecteur de la nouvelle base $\mathcal B'$ exprimé dans l'ancienne base $\mathcal B$.
Inversibilité et formule sur les coordonnées
- $P_{\mathcal B,\mathcal B'}$ est inversible et $(P_{\mathcal B,\mathcal B'})^{-1}=P_{\mathcal B',\mathcal B}$.
- Si $X=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(x)$ et $X'=\operatorname{Mat}_{\mathcal B'}(x)$, alors, avec $P=P_{\mathcal B,\mathcal B'}$ : $$X=PX'.$$ La formule donne les anciennes coordonnées en fonction des nouvelles.
Matrice de passage
Par la formule de composition, $P_{\mathcal B,\mathcal B'}P_{\mathcal B',\mathcal B}=\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal B}(\mathrm{id})\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal B'}(\mathrm{id})=\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal B}(\mathrm{id}\circ\mathrm{id})=I_n$, et de même dans l'autre sens.
Par la formule $Y=AX$ appliquée à $\mathrm{id}_E$ de $(E,\mathcal B')$ vers $(E,\mathcal B)$ : $$\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(x)=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(\mathrm{id}(x))=\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal B}(\mathrm{id})\operatorname{Mat}_{\mathcal B'}(x)=PX'.$$
Formules de changement de base
Soit $u\in\mathcal L(E,F)$, $\mathcal B,\mathcal B'$ deux bases de $E$, $\mathcal C,\mathcal C'$ deux bases de $F$, $P=P_{\mathcal B,\mathcal B'}$ et $Q=P_{\mathcal C,\mathcal C'}$. Avec $A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)$ et $A'=\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal C'}(u)$ : $$A'=Q^{-1}AP.$$ Pour un endomorphisme $u\in\mathcal L(E)$, avec $A=\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(u)$ et $A'=\operatorname{Mat}_{\mathcal B'}(u)$ : $$A'=P^{-1}AP.$$
Changement de base
On écrit $u=\mathrm{id}_F\circ u\circ\mathrm{id}_E$ en suivant les bases $(E,\mathcal B')\to(E,\mathcal B)\to(F,\mathcal C)\to(F,\mathcal C')$ : $$\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal C'}(u)=\operatorname{Mat}_{\mathcal C,\mathcal C'}(\mathrm{id}_F)\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)\operatorname{Mat}_{\mathcal B',\mathcal B}(\mathrm{id}_E)=P_{\mathcal C',\mathcal C}\,A\,P_{\mathcal B,\mathcal B'}=Q^{-1}AP.$$ Le cas de l'endomorphisme correspond à $\mathcal C=\mathcal B$, $\mathcal C'=\mathcal B'$, donc $Q=P$.
Changement de base et puissances
Soit $f\in\mathcal L(\mathbb R^2)$ de matrice $A=\begin{pmatrix}3&1\\1&3\end{pmatrix}$ dans la base canonique $\mathcal B$. Posons $e'_1=(1,1)$ et $e'_2=(1,-1)$.
On a $f(e'_1)=(4,4)=4e'_1$ et $f(e'_2)=(2,-2)=2e'_2$. La famille $\mathcal B'=(e'_1,e'_2)$ est une base (matrice $P=\begin{pmatrix}1&1\\1&-1\end{pmatrix}$ de déterminant $-2\neq0$), et $$\operatorname{Mat}_{\mathcal B'}(f)=D=\begin{pmatrix}4&0\\0&2\end{pmatrix}.$$ Comme $P^2=2I_2$, $P^{-1}=\frac12P$, et on vérifie $P^{-1}AP=\frac12\begin{pmatrix}1&1\\1&-1\end{pmatrix}\begin{pmatrix}4&2\\4&-2\end{pmatrix}=\begin{pmatrix}4&0\\0&2\end{pmatrix}$.
De $A=PDP^{-1}$ on tire, par récurrence (les facteurs $P^{-1}P$ intermédiaires se simplifient), $A^n=PD^nP^{-1}$ : $$A^n=\frac12\begin{pmatrix}1&1\\1&-1\end{pmatrix}\begin{pmatrix}4^n&0\\0&2^n\end{pmatrix}\begin{pmatrix}1&1\\1&-1\end{pmatrix}=\frac12\begin{pmatrix}4^n+2^n&4^n-2^n\\4^n-2^n&4^n+2^n\end{pmatrix}.$$ On retrouve le résultat obtenu par polynôme annulateur en section 1.
Matrices équivalentes, matrices semblables
- $A,A'\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ sont équivalentes s'il existe $Q\in GL_n(\mathbb K)$ et $P\in GL_p(\mathbb K)$ telles que $A'=Q^{-1}AP$.
- $A,A'\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ sont semblables s'il existe $P\in GL_n(\mathbb K)$ telle que $A'=P^{-1}AP$.
Ce sont des relations d'équivalence. Deux matrices sont équivalentes si et seulement si elles représentent la même application linéaire dans des couples de bases différents ; deux matrices carrées sont semblables si et seulement si elles représentent le même endomorphisme dans deux bases (même base au départ et à l'arrivée).
Semblables implique équivalentes, pas l'inverse
Deux matrices semblables sont équivalentes (prendre $Q=P$). La réciproque est fausse : $I_2$ et $T=\begin{pmatrix}1&1\\0&1\end{pmatrix}$ sont toutes deux inversibles, donc de rang $2$, donc équivalentes (section 5). Mais toute matrice semblable à $I_2$ vaut $P^{-1}I_2P=I_2$, et $T\neq I_2$ : elles ne sont pas semblables.
Montrer que deux matrices sont (ou ne sont pas) semblables
Pour montrer que $A$ et $B$ sont semblables :
- introduire l'endomorphisme $u$ canoniquement associé à $A$ ;
- chercher une base $\mathcal B'$ dans laquelle la matrice de $u$ est $B$ (en lisant les colonnes de $B$ : $u(e'_j)$ doit avoir pour coordonnées la colonne $j$ de $B$) ;
- conclure par la formule de changement de base.
Pour montrer qu'elles ne sont pas semblables, exhiber un invariant de similitude qui diffère : rang, trace, rang de $A-\lambda I_n$, rang de $A^k$, fait d'être égale à $\lambda I_n$.
5.5. Rang d'une matrice
Rang
Le rang de $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ est le rang de la famille de ses colonnes dans $\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$ : $$\operatorname{rg}A=\dim\operatorname{Vect}(C_1,\dots,C_p)=\dim\operatorname{Im}A=\operatorname{rg}u_A.$$ On a $\operatorname{rg}A\le\min(n,p)$, et le théorème du rang donne $\dim\operatorname{Ker}A=p-\operatorname{rg}A$.
Rang d'une application et de sa matrice
Pour $u\in\mathcal L(E,F)$ et des bases $\mathcal B,\mathcal C$ : $\operatorname{rg}\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)=\operatorname{rg}u$. Plus généralement, le rang d'une famille de vecteurs est égal au rang de sa matrice dans une base.
Rang et matrice
L'application $\varphi:y\mapsto\operatorname{Mat}_{\mathcal C}(y)$ est un isomorphisme de $F$ sur $\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$. Elle envoie $\operatorname{Im}u=\operatorname{Vect}(u(e_1),\dots,u(e_p))$ sur $\operatorname{Vect}(C_1,\dots,C_p)$. Un isomorphisme conserve la dimension des sous-espaces, d'où l'égalité.
Invariance par multiplication par une matrice inversible
Pour $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$, $Q\in GL_n(\mathbb K)$, $P\in GL_p(\mathbb K)$ : $$\operatorname{rg}(QAP)=\operatorname{rg}A.$$ Deux matrices équivalentes ont donc le même rang.
Invariance du rang
Comme $u_P$ est surjective, $\operatorname{Im}(AP)=\{APX\}=\{AZ\mid Z\in\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)\}=\operatorname{Im}A$. Ensuite $\operatorname{Im}(QAP)=u_Q(\operatorname{Im}(AP))$, et $u_Q$ est injective, donc conserve la dimension. Ainsi $\operatorname{rg}(QAP)=\dim\operatorname{Im}A=\operatorname{rg}A$.
Caractérisation par $J_r$
Pour $0\le r\le\min(n,p)$, on note $$J_r=\begin{pmatrix}I_r&0\\0&0\end{pmatrix}\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K).$$ Une matrice $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ est de rang $r$ si et seulement si elle est équivalente à $J_r$.
Conséquence : deux matrices de même taille sont équivalentes si et seulement si elles ont le même rang.
Caractérisation par $J_r$
Si $A$ est équivalente à $J_r$, elle a le rang de $J_r$, qui vaut $r$ (ses colonnes non nulles sont les $r$ premiers vecteurs de la base canonique).
Réciproquement, soit $A$ de rang $r$ et $u=u_A:\mathbb K^p\to\mathbb K^n$. Par le théorème du rang, $\dim\operatorname{Ker}u=p-r$. Soit $S$ un supplémentaire de $\operatorname{Ker}u$ dans $\mathbb K^p$ : $\dim S=r$. Prenons une base $(e_1,\dots,e_r)$ de $S$ et une base $(e_{r+1},\dots,e_p)$ de $\operatorname{Ker}u$ ; $\mathcal B=(e_1,\dots,e_p)$ est une base de $\mathbb K^p$.
La restriction de $u$ à $S$ est injective ($S\cap\operatorname{Ker}u=\{0\}$), donc $f_i=u(e_i)$ pour $1\le i\le r$ forment une famille libre. On la complète en une base $\mathcal C=(f_1,\dots,f_n)$ de $\mathbb K^n$. Alors $u(e_j)=f_j$ pour $j\le r$ et $u(e_j)=0$ pour $j>r$, donc $\operatorname{Mat}_{\mathcal B,\mathcal C}(u)=J_r$. Par changement de base, $J_r=Q^{-1}AP$ avec $P,Q$ matrices de passage depuis les bases canoniques.
Pour la conséquence : si $\operatorname{rg}A=\operatorname{rg}B=r$, $A$ et $B$ sont équivalentes à $J_r$, donc entre elles par transitivité.
Rang de la transposée
Pour tout $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ : $\operatorname{rg}A^\top=\operatorname{rg}A$. Autrement dit, le rang d'une matrice est aussi le rang de la famille de ses lignes.
Rang de la transposée
Écrivons $A=QJ_rP^{-1}$ avec $r=\operatorname{rg}A$. Alors $A^\top=(P^{-1})^\top J_r^\top Q^\top$. Les matrices $(P^{-1})^\top$ et $Q^\top$ sont inversibles, et $J_r^\top$ est la matrice $J_r$ de $\mathcal M_{p,n}(\mathbb K)$, de rang $r$. Par invariance, $\operatorname{rg}A^\top=r$.
Matrices extraites
Une matrice extraite de $A$ s'obtient en ne gardant que certaines lignes et certaines colonnes.
- Le rang d'une matrice extraite de $A$ est inférieur ou égal à $\operatorname{rg}A$.
- $\operatorname{rg}A$ est la taille maximale d'une matrice carrée inversible extraite de $A$.
Matrices extraites
Supprimer des colonnes revient à passer à une sous-famille de colonnes : le rang ne peut que diminuer. Supprimer des lignes revient à supprimer des colonnes de $A^\top$, et $\operatorname{rg}A^\top=\operatorname{rg}A$. D'où le premier point, qui donne aussi : toute matrice carrée inversible extraite, de taille $s$, vérifie $s\le\operatorname{rg}A$.
Si $\operatorname{rg}A=r$, on choisit $r$ colonnes libres : la matrice extraite $A_1\in\mathcal M_{n,r}(\mathbb K)$ est de rang $r$. Ses lignes sont donc de rang $r$ : on en choisit $r$ libres, ce qui fournit une matrice $r\times r$ de rang $r$, donc inversible.
Calcul d'un rang
Soit $A=\begin{pmatrix}1&2&3\\2&4&6\\1&0&1\end{pmatrix}$.
Par les colonnes : $C_3=C_1+C_2$, et $C_1,C_2$ ne sont pas colinéaires (la troisième coordonnée de $C_2$ est nulle, pas celle de $C_1$, alors que $C_1\neq0$). Donc $\operatorname{rg}A=2$.
Par les lignes : $L_2=2L_1$ et $L_1,L_3$ ne sont pas colinéaires, ce qui confirme $\operatorname{rg}A=2$. La matrice extraite $\begin{pmatrix}1&2\\1&0\end{pmatrix}$ (lignes 1 et 3, colonnes 1 et 2) a pour déterminant $-2\neq0$ : elle est inversible de taille $2$.
Déterminer le rang d'une matrice
- Repérer des relations simples entre colonnes (ou entre lignes) : colonnes nulles, proportionnelles, combinaisons évidentes.
- Sinon, appliquer le pivot de Gauss (section 6) : les opérations élémentaires sur les lignes et sur les colonnes conservent le rang.
- Le rang d'une matrice échelonnée est son nombre de pivots.
- Encadrer : une matrice carrée inversible extraite de taille $s$ donne $\operatorname{rg}A\ge s$ ; une relation de dépendance donne une majoration.
6.6. Systèmes linéaires et pivot de Gauss
Système linéaire
Un système de $n$ équations à $p$ inconnues s'écrit $AX=B$ avec $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ (matrice du système), $B\in\mathcal M_{n,1}(\mathbb K)$ (second membre) et $X\in\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)$ (inconnue). Le système homogène associé est $AX=0$. Le système est compatible s'il admet au moins une solution, c'est-à-dire si $B\in\operatorname{Im}A$. La matrice augmentée est $(A\mid B)\in\mathcal M_{n,p+1}(\mathbb K)$.
Structure de l'ensemble des solutions
L'ensemble $\mathcal S$ des solutions de $AX=B$ est soit vide, soit de la forme $$\mathcal S=X_0+\operatorname{Ker}A=\{X_0+Z\mid Z\in\operatorname{Ker}A\},$$ où $X_0$ est une solution particulière. C'est un sous-espace affine de direction $\operatorname{Ker}A$, de dimension $p-\operatorname{rg}A$.
Structure des solutions
Supposons $\mathcal S\neq\emptyset$ et fixons $X_0\in\mathcal S$. Pour $X\in\mathcal M_{p,1}(\mathbb K)$ : $$AX=B\iff AX=AX_0\iff A(X-X_0)=0\iff X-X_0\in\operatorname{Ker}A.$$ La dimension vient du théorème du rang appliqué à $u_A$.
Système de Cramer
Le système $AX=B$ est de Cramer si $n=p$ et $A\in GL_n(\mathbb K)$. Il admet alors une unique solution $X=A^{-1}B$, quel que soit $B$.
Opérations élémentaires et matrices associées
Les opérations élémentaires sur les lignes d'une matrice sont :
- permutation $L_i\leftrightarrow L_j$ ;
- dilatation $L_i\leftarrow\alpha L_i$ avec $\alpha\neq0$ ;
- transvection $L_i\leftarrow L_i+\lambda L_j$ avec $i\neq j$.
Chacune revient à multiplier à gauche par une matrice inversible de $GL_n(\mathbb K)$ :
- permutation : $I_n-E_{ii}-E_{jj}+E_{ij}+E_{ji}$, égale à son inverse ;
- dilatation : $I_n+(\alpha-1)E_{ii}$, d'inverse $I_n+(\alpha^{-1}-1)E_{ii}$ ;
- transvection : $I_n+\lambda E_{ij}$, d'inverse $I_n-\lambda E_{ij}$ (car $E_{ij}^2=0$ pour $i\neq j$).
Les mêmes opérations sur les colonnes correspondent à une multiplication à droite (pour la transvection $C_j\leftarrow C_j+\lambda C_i$, la matrice est $I_p+\lambda E_{ij}$).
Ce que conservent les opérations élémentaires
- Les opérations sur les lignes et sur les colonnes conservent le rang.
- Les opérations sur les lignes de la matrice augmentée $(A\mid B)$ conservent l'ensemble des solutions du système $AX=B$.
Conservation
Une suite d'opérations revient à multiplier par des matrices inversibles : le rang est conservé (section 5).
Si les opérations sur les lignes reviennent à multiplier à gauche par $G\in GL_n(\mathbb K)$, le nouveau système est $GAX=GB$. Or $AX=B\Rightarrow GAX=GB$, et réciproquement en multipliant par $G^{-1}$.
Matrice échelonnée
Une matrice est échelonnée en lignes si :
- ses éventuelles lignes nulles sont en bas ;
- chaque ligne non nulle commence par strictement plus de zéros que la précédente.
Le premier coefficient non nul d'une ligne non nulle est son pivot. La matrice est échelonnée réduite si de plus chaque pivot vaut $1$ et est le seul coefficient non nul de sa colonne.
Algorithme du pivot de Gauss-Jordan
Toute matrice peut être transformée, par une suite finie d'opérations élémentaires sur les lignes, en une matrice échelonnée réduite. Cette matrice est unique (résultat admis).
Le rang d'une matrice est égal au nombre de pivots de n'importe quelle matrice échelonnée obtenue à partir d'elle par opérations sur les lignes.
Résoudre un système par le pivot de Gauss
- Écrire la matrice augmentée $(A\mid B)$, ou garder les équations.
- Choisir un pivot non nul dans la première colonne non nulle, l'amener en première ligne par permutation si nécessaire.
- Annuler les coefficients situés sous le pivot par des transvections $L_i\leftarrow L_i-\frac{a_{i1}}{a_{11}}L_1$.
- Recommencer sur le sous-système obtenu en oubliant la première ligne.
- Lire le système échelonné : une ligne $0=c$ avec $c\neq0$ signifie système incompatible. Sinon, les inconnues correspondant aux colonnes des pivots sont les inconnues principales, les autres sont des paramètres.
- Remonter le système pour exprimer les inconnues principales en fonction des paramètres, et écrire $\mathcal S=X_0+\operatorname{Vect}(\dots)$.
Noter chaque opération à droite de la ligne modifiée ($L_2\leftarrow L_2-2L_1$) : cela permet de se relire.
Système de Cramer $3\times3$
$$\begin{cases}x+y+z=6\\2x+y-z=1\\x-y+2z=5\end{cases}$$ Avec $L_2\leftarrow L_2-2L_1$ et $L_3\leftarrow L_3-L_1$ : $$\begin{cases}x+y+z=6\\-y-3z=-11\\-2y+z=-1\end{cases}$$ Puis $L_3\leftarrow L_3-2L_2$ : $(-2y+z)-2(-y-3z)=7z$ et $-1-2\times(-11)=21$, d'où $7z=21$.
Remontée : $z=3$, puis $-y-9=-11$ donc $y=2$, puis $x=6-2-3=1$. Le système échelonné a trois pivots : il est de Cramer et $\mathcal S=\{(1,2,3)\}$. Vérification dans les équations initiales : $1+2+3=6$, $2+2-3=1$, $1-2+6=5$.
Système avec une infinité de solutions
$$\begin{cases}x+2y-z=1\\2x+4y+z=5\end{cases}$$ $L_2\leftarrow L_2-2L_1$ donne $3z=3$, soit $z=1$. Les pivots portent sur $x$ et $z$ : $y$ est un paramètre. De $x+2y-1=1$, on tire $x=2-2y$. Donc $$\mathcal S=\{(2-2y,\,y,\,1)\mid y\in\mathbb R\}=(2,0,1)+\operatorname{Vect}\big((-2,1,0)\big).$$ Le rang vaut $2$, il y a $3$ inconnues : la direction est bien de dimension $3-2=1$.
Inverser une matrice par Gauss-Jordan
- Écrire la matrice $(A\mid I_n)$ de taille $n\times 2n$.
- Par opérations élémentaires sur les lignes uniquement, transformer le bloc de gauche en $I_n$.
- Si c'est possible, le bloc de droite est $A^{-1}$. Si une ligne nulle apparaît à gauche, $A$ n'est pas inversible.
Justification : si $G\in GL_n(\mathbb K)$ code les opérations et $GA=I_n$, alors $G=A^{-1}$ (un inverse à gauche suffit) et le bloc de droite est $GI_n=A^{-1}$.
Inversion d'une matrice $3\times3$
Soit $A=\begin{pmatrix}1&1&0\\0&1&1\\1&0&1\end{pmatrix}$. $$\left(\begin{array}{ccc|ccc}1&1&0&1&0&0\\0&1&1&0&1&0\\1&0&1&0&0&1\end{array}\right)\ \xrightarrow{L_3\leftarrow L_3-L_1}\ \left(\begin{array}{ccc|ccc}1&1&0&1&0&0\\0&1&1&0&1&0\\0&-1&1&-1&0&1\end{array}\right)$$ $$\xrightarrow{L_3\leftarrow L_3+L_2}\ \left(\begin{array}{ccc|ccc}1&1&0&1&0&0\\0&1&1&0&1&0\\0&0&2&-1&1&1\end{array}\right)\ \xrightarrow{L_3\leftarrow \frac12L_3}\ \left(\begin{array}{ccc|ccc}1&1&0&1&0&0\\0&1&1&0&1&0\\0&0&1&-\frac12&\frac12&\frac12\end{array}\right)$$ $$\xrightarrow{L_2\leftarrow L_2-L_3}\ \left(\begin{array}{ccc|ccc}1&1&0&1&0&0\\0&1&0&\frac12&\frac12&-\frac12\\0&0&1&-\frac12&\frac12&\frac12\end{array}\right)\ \xrightarrow{L_1\leftarrow L_1-L_2}\ \left(\begin{array}{ccc|ccc}1&0&0&\frac12&-\frac12&\frac12\\0&1&0&\frac12&\frac12&-\frac12\\0&0&1&-\frac12&\frac12&\frac12\end{array}\right)$$ Donc $$A^{-1}=\frac12\begin{pmatrix}1&-1&1\\1&1&-1\\-1&1&1\end{pmatrix}.$$ Vérification : chaque coefficient diagonal de $A\cdot 2A^{-1}$ vaut $2$ et les autres $0$.
Pivot dépendant d'un paramètre
Dans un système à paramètre $m$, on ne peut diviser par une expression comme $m-1$ qu'après avoir traité à part le cas $m=1$. Choisir de préférence des pivots constants non nuls, et repousser les coefficients dépendant de $m$ vers la fin de l'échelonnement.
Pour résoudre un système, on n'utilise que des opérations sur les lignes : une opération sur les colonnes change les inconnues (une permutation de colonnes permute les inconnues, ce qu'il faut alors noter).
7.7. Trace
Trace d'une matrice carrée
La trace de $A\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ est la somme de ses coefficients diagonaux : $$\operatorname{tr}A=\sum_{i=1}^na_{ii}.$$
Propriétés de la trace
- $\operatorname{tr}$ est une forme linéaire sur $\mathcal M_n(\mathbb K)$ ;
- $\operatorname{tr}(A^\top)=\operatorname{tr}A$ ;
- pour $A\in\mathcal M_{n,p}(\mathbb K)$ et $B\in\mathcal M_{p,n}(\mathbb K)$ : $$\operatorname{tr}(AB)=\operatorname{tr}(BA).$$
$\operatorname{tr}(AB)=\operatorname{tr}(BA)$
$AB\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ et $BA\in\mathcal M_p(\mathbb K)$ sont carrées. On calcule $$\operatorname{tr}(AB)=\sum_{i=1}^n(AB)_{ii}=\sum_{i=1}^n\sum_{k=1}^pa_{ik}b_{ki}=\sum_{k=1}^p\sum_{i=1}^nb_{ki}a_{ik}=\sum_{k=1}^p(BA)_{kk}=\operatorname{tr}(BA).$$ L'échange des deux sommes finies est légitime.
Invariance par similitude, trace d'un endomorphisme
Deux matrices semblables ont la même trace. On peut donc définir la trace d'un endomorphisme $u$ de $E$ (de dimension finie) par $\operatorname{tr}u=\operatorname{tr}\operatorname{Mat}_{\mathcal B}(u)$, indépendamment de la base $\mathcal B$ choisie. On a $\operatorname{tr}(u\circ v)=\operatorname{tr}(v\circ u)$.
Invariance par similitude
Si $A'=P^{-1}AP$, alors en appliquant $\operatorname{tr}(MN)=\operatorname{tr}(NM)$ avec $M=P^{-1}A$ et $N=P$ : $$\operatorname{tr}A'=\operatorname{tr}\big((P^{-1}A)P\big)=\operatorname{tr}\big(P(P^{-1}A)\big)=\operatorname{tr}A.$$ Deux matrices d'un même endomorphisme dans deux bases sont semblables, donc ont la même trace.
Trace d'un projecteur
Si $p$ est un projecteur de $E$ ($p\circ p=p$), alors $$\operatorname{tr}p=\operatorname{rg}p.$$
Trace d'un projecteur
Pour un projecteur, $E=\operatorname{Im}p\oplus\operatorname{Ker}p$ et $p(x)=x$ pour $x\in\operatorname{Im}p$. Soit $r=\operatorname{rg}p$. Dans une base adaptée à cette somme directe (une base de $\operatorname{Im}p$ suivie d'une base de $\operatorname{Ker}p$), la matrice de $p$ est $$\begin{pmatrix}I_r&0\\0&0\end{pmatrix},$$ dont la trace vaut $r$.
Une équation sans solution
Il n'existe pas de matrices $A,B\in\mathcal M_n(\mathbb K)$ telles que $AB-BA=I_n$.
En effet, par linéarité de la trace et $\operatorname{tr}(AB)=\operatorname{tr}(BA)$, on aurait $\operatorname{tr}(AB-BA)=0$, alors que $\operatorname{tr}I_n=n\neq0$.
Utiliser la trace pour séparer des matrices
$A=\begin{pmatrix}1&0\\0&2\end{pmatrix}$ et $B=\begin{pmatrix}1&5\\0&3\end{pmatrix}$ sont toutes deux de rang $2$, donc équivalentes. Mais $\operatorname{tr}A=3$ et $\operatorname{tr}B=4$ : elles ne sont pas semblables.
En revanche, une trace égale ne prouve rien : $I_2$ et $\begin{pmatrix}1&1\\0&1\end{pmatrix}$ ont toutes deux pour trace $2$ sans être semblables (section 4).
Ce que la trace ne fait pas
- $\operatorname{tr}(AB)\neq\operatorname{tr}A\times\operatorname{tr}B$ en général : avec $A=B=I_2$, $\operatorname{tr}(AB)=2$ et $\operatorname{tr}A\operatorname{tr}B=4$.
- On peut permuter circulairement : $\operatorname{tr}(ABC)=\operatorname{tr}(BCA)=\operatorname{tr}(CAB)$. Mais $\operatorname{tr}(ABC)\neq\operatorname{tr}(BAC)$ en général.