Polynômes
Ce chapitre fait partie du programme de Prépa, 1re année.
Les polynômes forment le cadre algébrique le plus simple où l'on sait diviser, factoriser et relier les coefficients aux racines, comme dans les entiers mais avec des outils de dérivation en plus. Ce chapitre fixe les résultats (division euclidienne, multiplicité, formule de Taylor, factorisation dans $\mathbb{C}[X]$ et $\mathbb{R}[X]$, interpolation de Lagrange) qui serviront en algèbre linéaire, en analyse et dans presque tous les sujets de concours.
Prérequis
- Nombres complexes : forme exponentielle, conjugué, module, racines $n$-ièmes de l'unité — Revoir Nombres complexes
- Sommes et produits finis, changement d'indice, coefficients binomiaux et formule du binôme de Newton
- Raisonnement par récurrence (simple et forte)
- Vocabulaire des structures algébriques : groupe, anneau, élément inversible
- Trinôme du second degré : discriminant, racines, factorisation
À la fin du chapitre, on sait
- Manipuler les opérations dans $\mathbb{K}[X]$ et calculer des degrés et des coefficients dominants
- Effectuer une division euclidienne et calculer un reste à l'aide des racines du diviseur
- Relier racines et divisibilité, majorer le nombre de racines, identifier deux polynômes
- Déterminer l'ordre de multiplicité d'une racine à l'aide des dérivées successives et de la formule de Taylor
- Utiliser les relations entre coefficients et racines d'un polynôme scindé
- Factoriser un polynôme en produit d'irréductibles dans $\mathbb{C}[X]$ et dans $\mathbb{R}[X]$
- Construire le polynôme d'interpolation de Lagrange associé à des points distincts
1.L'anneau K[X] et le degré
Dans tout le chapitre, $\mathbb{K}$ désigne $\mathbb{R}$ ou $\mathbb{C}$. Un polynôme n'est pas une fonction : c'est une suite finie de coefficients, sur laquelle on définit une somme et un produit. Le lien avec les fonctions polynomiales vient plus tard (section 3).
Polynôme à coefficients dans K
Un polynôme à coefficients dans $\mathbb{K}$ est une suite $(a_k)_{k\in\mathbb{N}}$ d'éléments de $\mathbb{K}$ nulle à partir d'un certain rang. On note $X$ le polynôme $(0,1,0,0,\dots)$ et, si $a_k=0$ pour $k>n$ : $$P=\sum_{k=0}^{n}a_kX^k .$$ Les $a_k$ sont les coefficients de $P$. Deux polynômes sont égaux si et seulement s'ils ont les mêmes coefficients (principe d'identification). L'ensemble des polynômes est noté $\mathbb{K}[X]$.
Pour $P=\sum a_kX^k$, $Q=\sum b_kX^k$ et $\lambda\in\mathbb{K}$ : $$P+Q=\sum_{k}(a_k+b_k)X^k,\qquad \lambda P=\sum_k \lambda a_kX^k,\qquad PQ=\sum_{n}\Big(\sum_{k=0}^{n}a_kb_{n-k}\Big)X^n .$$
Structure d'anneau
$(\mathbb{K}[X],+,\times)$ est un anneau commutatif, d'élément neutre $1=X^0$ pour le produit, et $X^kX^\ell=X^{k+\ell}$. On peut donc y utiliser la formule du binôme et les identités remarquables.
Construction
La construction de $\mathbb{K}[X]$ à partir des suites n'est pas exigible. Ce qui compte : un polynôme est déterminé par ses coefficients, et le produit se calcule par la formule de Cauchy ci-dessus.
Degré, coefficient dominant
Si $P\neq 0$, le degré de $P$, noté $\deg P$, est le plus grand entier $n$ tel que $a_n\neq 0$ ; $a_n$ est le coefficient dominant de $P$. Si $a_n=1$, $P$ est dit unitaire.
Par convention, $\deg 0=-\infty$, avec les règles $-\infty<n$ et $-\infty+n=-\infty$ pour tout $n\in\mathbb{N}$.
Les polynômes de degré $\leq 0$ sont les polynômes constants.
Degré d'une somme, d'un produit
Pour $P,Q\in\mathbb{K}[X]$ et $\lambda\in\mathbb{K}^*$ :
- $\deg(P+Q)\leq\max(\deg P,\deg Q)$, avec égalité si $\deg P\neq\deg Q$ ;
- $\deg(PQ)=\deg P+\deg Q$, et le coefficient dominant de $PQ$ est le produit des coefficients dominants ;
- $\deg(\lambda P)=\deg P$.
Degré d'un produit
Si $P=0$ ou $Q=0$, alors $PQ=0$ et les deux membres valent $-\infty$. Sinon, notons $n=\deg P$, $p=\deg Q$, $P=\sum a_kX^k$, $Q=\sum b_kX^k$. Le coefficient de $X^m$ dans $PQ$ est $c_m=\sum_{k=0}^{m}a_kb_{m-k}$.
Si $m>n+p$, dans chaque terme on a $k>n$ ou $m-k>p$ (sinon $m=k+(m-k)\leq n+p$), donc $a_kb_{m-k}=0$ et $c_m=0$.
Pour $m=n+p$, le seul terme éventuellement non nul est celui où $k=n$ et $m-k=p$ : $c_{n+p}=a_nb_p\neq 0$ car $\mathbb{K}$ est un corps. Donc $\deg(PQ)=n+p$ et le coefficient dominant est $a_nb_p$.
Intégrité, inversibles
- Si $PQ=0$, alors $P=0$ ou $Q=0$ : l'anneau $\mathbb{K}[X]$ est intègre. En conséquence, si $P\neq 0$ et $PQ=PR$, alors $Q=R$.
- Les éléments inversibles de $\mathbb{K}[X]$ sont les polynômes constants non nuls.
Intégrité et inversibles
Si $PQ=0$, alors $\deg P+\deg Q=-\infty$, donc l'un des deux degrés vaut $-\infty$ : $P=0$ ou $Q=0$. Si $PQ=PR$ avec $P\neq 0$, alors $P(Q-R)=0$ donc $Q=R$.
Si $PQ=1$, alors $\deg P+\deg Q=0$ avec deux degrés positifs (aucun n'est nul car $PQ\neq 0$), donc $\deg P=0$ : $P$ est une constante non nulle. Réciproquement, une constante $\lambda\neq 0$ a pour inverse $\lambda^{-1}$.
Polynômes de degré au plus n, composition
Pour $n\in\mathbb{N}$, on note $\mathbb{K}_n[X]=\{P\in\mathbb{K}[X]\mid \deg P\leq n\}$. Cet ensemble est stable par somme et par multiplication par un scalaire (mais pas par produit).
Si $P=\sum_{k=0}^n a_kX^k$ et $Q\in\mathbb{K}[X]$, la composée est $P\circ Q=\sum_{k=0}^n a_kQ^k$, aussi notée $P(Q)$. Si $Q$ n'est pas constant, $\deg(P\circ Q)=\deg P\times\deg Q$.
Un degré qui chute
Soit $n\geq 1$ et $P=(X+1)^n-(X-1)^n$. Par la formule du binôme : $$(X+1)^n=X^n+nX^{n-1}+\cdots,\qquad (X-1)^n=X^n-nX^{n-1}+\cdots$$ Les termes en $X^n$ se compensent, et le coefficient de $X^{n-1}$ vaut $n-(-n)=2n\neq 0$. Donc $\deg P=n-1$ et le coefficient dominant est $2n$, alors que les deux termes sont de degré $n$.
Compensation des termes dominants
L'inégalité $\deg(P+Q)\leq\max(\deg P,\deg Q)$ peut être stricte quand $\deg P=\deg Q$ : les coefficients dominants peuvent s'annuler, comme dans l'exemple précédent. Pour calculer un degré, on cherche toujours le premier coefficient non nul.
2.Divisibilité et division euclidienne
Divisibilité
Soient $A,B\in\mathbb{K}[X]$. On dit que $A$ divise $B$, noté $A\mid B$, s'il existe $Q\in\mathbb{K}[X]$ tel que $B=AQ$. On dit aussi que $B$ est un multiple de $A$.
Deux polynômes $A$ et $B$ sont associés s'il existe $\lambda\in\mathbb{K}^*$ tel que $B=\lambda A$.
Règles de divisibilité
- Si $A\mid B$ et $B\neq 0$, alors $\deg A\leq\deg B$.
- Si $A\mid B$ et $B\mid C$, alors $A\mid C$.
- Si $A\mid B$ et $A\mid C$, alors $A\mid BU+CV$ pour tous $U,V\in\mathbb{K}[X]$.
- $A\mid B$ et $B\mid A$ si et seulement si $A$ et $B$ sont associés.
Pour le premier point : $B=AQ$ avec $Q\neq 0$, donc $\deg B=\deg A+\deg Q\geq\deg A$. Pour le dernier : si $B=AQ$ et $A=BR$ avec $A\neq 0$, alors $A=AQR$, donc $QR=1$ par intégrité, et $Q$ est une constante non nulle ; si $A=0$, alors $B=0$.
Division euclidienne
Soient $A,B\in\mathbb{K}[X]$ avec $B\neq 0$. Il existe un unique couple $(Q,R)\in\mathbb{K}[X]^2$ tel que $$A=BQ+R\qquad\text{et}\qquad \deg R<\deg B .$$ $Q$ est le quotient et $R$ le reste. On a $B\mid A$ si et seulement si $R=0$.
Existence et unicité
Unicité. Si $A=BQ+R=BQ'+R'$ avec $\deg R<\deg B$ et $\deg R'<\deg B$, alors $B(Q-Q')=R'-R$. Si $Q\neq Q'$, le membre de gauche est de degré $\deg B+\deg(Q-Q')\geq\deg B$, tandis que $\deg(R'-R)<\deg B$ : contradiction. Donc $Q=Q'$, puis $R=R'$.
Existence. Notons $p=\deg B$ et $b_p$ le coefficient dominant de $B$. On montre par récurrence forte sur $n\in\mathbb{N}$ la propriété : tout $A$ de degré $\leq n$ admet une division par $B$. Le cas $A=0$ est réglé par $Q=R=0$.
- Si $\deg A<p$, on prend $Q=0$ et $R=A$.
- Si $\deg A=n\geq p$, de coefficient dominant $a_n$, on pose $A_1=A-\dfrac{a_n}{b_p}X^{n-p}B$. Les termes en $X^n$ se compensent, donc $\deg A_1<n$. Par hypothèse de récurrence, $A_1=BQ_1+R_1$ avec $\deg R_1<p$. Alors $$A=B\Big(Q_1+\frac{a_n}{b_p}X^{n-p}\Big)+R_1,$$ ce qui donne la division cherchée.
Poser une division euclidienne
La démonstration d'existence est un algorithme.
- Ordonner $A$ et $B$ suivant les puissances décroissantes.
- Diviser le terme dominant du dividende courant par celui de $B$ : on obtient un monôme du quotient.
- Retrancher au dividende courant le produit de ce monôme par $B$.
- Recommencer tant que le degré du reste courant est $\geq\deg B$.
- Vérifier en développant $BQ+R$.
Division de X^4+2X^3-X+3 par X^2+X+1
Soient $A=X^4+2X^3-X+3$ et $B=X^2+X+1$.
- $X^4/X^2=X^2$ ; $A-X^2B=X^3-X^2-X+3$.
- $X^3/X^2=X$ ; $(X^3-X^2-X+3)-XB=-2X^2-2X+3$.
- $-2X^2/X^2=-2$ ; $(-2X^2-2X+3)+2B=5$.
Le reste $5$ est de degré $0<2$ : on s'arrête. Donc $Q=X^2+X-2$ et $R=5$.
Vérification : $(X^2+X+1)(X^2+X-2)=X^4+2X^3-X-2$, et en ajoutant $5$ on retrouve $A$.
Indépendance du corps
Si $A$ et $B$ sont à coefficients réels, l'algorithme n'utilise que des opérations dans $\mathbb{R}$ : le quotient et le reste sont réels. Par unicité, la division dans $\mathbb{C}[X]$ donne le même résultat. En particulier, si $B\mid A$ dans $\mathbb{C}[X]$ avec $A,B\in\mathbb{R}[X]$, alors $B\mid A$ dans $\mathbb{R}[X]$.
3.Fonctions polynomiales et racines
Évaluation, fonction polynomiale
Pour $P=\sum_{k=0}^n a_kX^k$ et $a\in\mathbb{K}$, on pose $P(a)=\sum_{k=0}^n a_ka^k\in\mathbb{K}$. L'application $\widetilde{P}:x\mapsto P(x)$ de $\mathbb{K}$ dans $\mathbb{K}$ est la fonction polynomiale associée à $P$.
Pour tous $P,Q$ et tout $a$ : $(P+Q)(a)=P(a)+Q(a)$, $(PQ)(a)=P(a)Q(a)$, $(P\circ Q)(a)=P(Q(a))$.
Racine
On dit que $a\in\mathbb{K}$ est une racine (ou un zéro) de $P$ dans $\mathbb{K}$ si $P(a)=0$.
Racine et facteur X−a
Soient $P\in\mathbb{K}[X]$ et $a\in\mathbb{K}$. Le reste de la division de $P$ par $X-a$ est la constante $P(a)$. Par conséquent : $$P(a)=0\iff (X-a)\mid P .$$
Racine et facteur X−a
La division euclidienne donne $P=(X-a)Q+R$ avec $\deg R<1$, donc $R$ est une constante $c$. En évaluant en $a$ : $P(a)=0\cdot Q(a)+c=c$. Ainsi $R=P(a)$, et $(X-a)\mid P$ si et seulement si $R=0$, c'est-à-dire $P(a)=0$.
Nombre de racines
Si $a_1,\dots,a_p$ sont des racines deux à deux distinctes de $P$, alors $\prod_{i=1}^{p}(X-a_i)$ divise $P$.
En conséquence, un polynôme non nul de degré $n$ a au plus $n$ racines distinctes.
Nombre de racines
Récurrence sur $p$. Pour $p=1$, c'est la propriété précédente. Supposons $P=\prod_{i=1}^{p}(X-a_i)\,Q$ et $a_{p+1}$ racine distincte des précédentes. En évaluant en $a_{p+1}$ : $0=\prod_{i=1}^{p}(a_{p+1}-a_i)\,Q(a_{p+1})$, et le produit est non nul car les $a_i$ sont distincts. Donc $Q(a_{p+1})=0$, puis $Q=(X-a_{p+1})Q_1$, ce qui donne $\prod_{i=1}^{p+1}(X-a_i)\mid P$.
Si $P\neq 0$ a $p$ racines distinctes, il est divisible par un polynôme de degré $p$, donc $p\leq\deg P$.
Conséquences
- Un polynôme de $\mathbb{K}_n[X]$ qui possède au moins $n+1$ racines distinctes est nul.
- Un polynôme qui a une infinité de racines est nul.
- Si $P,Q\in\mathbb{K}_n[X]$ coïncident en $n+1$ points distincts, alors $P=Q$ (appliquer le premier point à $P-Q$).
- Comme $\mathbb{K}$ est infini, $\widetilde{P}=\widetilde{Q}$ implique $P=Q$ : on peut identifier un polynôme et sa fonction polynomiale, et écrire $P(x)$ sans ambiguïté.
Ordre de multiplicité
Soient $P\neq 0$, $a\in\mathbb{K}$ et $m\in\mathbb{N}^*$. On dit que $a$ est racine d'ordre de multiplicité $m$ de $P$ si $$(X-a)^m\mid P\qquad\text{et}\qquad (X-a)^{m+1}\nmid P .$$ De façon équivalente : il existe $Q\in\mathbb{K}[X]$ tel que $P=(X-a)^mQ$ et $Q(a)\neq 0$.
On parle de racine simple si $m=1$, double si $m=2$, multiple si $m\geq 2$. Par convention, si $P(a)\neq 0$, $a$ est de multiplicité $0$.
Racines comptées avec multiplicité
Si $a_1,\dots,a_p$ sont des racines distinctes de $P\neq 0$, de multiplicités respectives $m_1,\dots,m_p$, alors $$\prod_{i=1}^{p}(X-a_i)^{m_i}\ \Big|\ P\qquad\text{et donc}\qquad \sum_{i=1}^p m_i\leq\deg P .$$ Autrement dit, un polynôme non nul de degré $n$ a au plus $n$ racines comptées avec leur multiplicité.
Racines comptées avec multiplicité
Récurrence sur $p$, le cas $p=1$ étant la définition. Supposons $P=\prod_{i=1}^{p-1}(X-a_i)^{m_i}\,Q$. Notons $D=\prod_{i=1}^{p-1}(X-a_i)^{m_i}$, qui vérifie $D(a_p)\neq 0$. On écrit $P=(X-a_p)^{m_p}S$. Montrons que $(X-a_p)^{k}\mid Q$ pour $k=0,\dots,m_p$, par récurrence sur $k$. Si $Q=(X-a_p)^kQ_k$ avec $k<m_p$, alors $DQ_k(X-a_p)^k=(X-a_p)^{m_p}S$ et, par intégrité, $DQ_k=(X-a_p)^{m_p-k}S$. En évaluant en $a_p$ : $D(a_p)Q_k(a_p)=0$, donc $Q_k(a_p)=0$ et $(X-a_p)\mid Q_k$. Finalement $(X-a_p)^{m_p}\mid Q$, d'où le résultat.
Calculer un reste à l'aide des racines du diviseur
Pour obtenir le reste $R$ de la division de $A$ par $B$ sans poser la division :
- Écrire $A=BQ+R$ avec $R$ de degré $<\deg B$, à coefficients inconnus (par exemple $R=\alpha X+\beta$ si $\deg B=2$).
- Évaluer en chaque racine $x_i$ de $B$ : $A(x_i)=R(x_i)$.
- Si $x_i$ est racine multiple de $B$, dériver l'égalité $A=BQ+R$ et évaluer en $x_i$ (voir section suivante).
- Résoudre le système obtenu.
Reste de X^n par X^2−3X+2
Soit $n\in\mathbb{N}$. On a $X^2-3X+2=(X-1)(X-2)$. On écrit $X^n=(X-1)(X-2)Q+\alpha X+\beta$.
En $1$ : $1=\alpha+\beta$. En $2$ : $2^n=2\alpha+\beta$. Par soustraction, $\alpha=2^n-1$, puis $\beta=2-2^n$. Donc $$R=(2^n-1)X+2-2^n .$$ Contrôle pour $n=2$ : $R=3X-2$ et en effet $X^2=(X^2-3X+2)+3X-2$.
4.Dérivation, formule de Taylor et multiplicité
Polynôme dérivé
Pour $P=\sum_{k=0}^n a_kX^k$, le polynôme dérivé est $P'=\sum_{k=1}^{n}ka_kX^{k-1}$. On définit les dérivées successives par $P^{(0)}=P$ et $P^{(k+1)}=\big(P^{(k)}\big)'$.
Cette définition est algébrique ; pour $\mathbb{K}=\mathbb{R}$, elle coïncide avec la dérivée de la fonction polynomiale.
Règles de calcul
Pour $P,Q\in\mathbb{K}[X]$, $\lambda,\mu\in\mathbb{K}$ et $n\in\mathbb{N}$ :
- $(\lambda P+\mu Q)'=\lambda P'+\mu Q'$ ;
- $(PQ)'=P'Q+PQ'$ et (formule de Leibniz) $(PQ)^{(n)}=\sum_{k=0}^n\binom{n}{k}P^{(k)}Q^{(n-k)}$ ;
- $(P\circ Q)'=Q'\times(P'\circ Q)$ ;
- si $\deg P\geq 1$, $\deg P'=\deg P-1$ ; $P'=0$ si et seulement si $P$ est constant ;
- pour $a\in\mathbb{K}$ et $m\in\mathbb{N}$ : $\big((X-a)^m\big)^{(i)}=\dfrac{m!}{(m-i)!}(X-a)^{m-i}$ si $i\leq m$, et $0$ si $i>m$. En particulier, la valeur en $a$ de $\big((X-a)^m\big)^{(i)}$ est nulle sauf pour $i=m$, où elle vaut $m!$.
Formule de Taylor pour les polynômes
Soient $P\in\mathbb{K}_n[X]$ et $a\in\mathbb{K}$. Alors $$P=\sum_{k=0}^{n}\frac{P^{(k)}(a)}{k!}(X-a)^k .$$ Cette formule est exacte : il n'y a pas de reste.
Formule de Taylor
Le polynôme $S=P\circ(X+a)$ est de degré $\leq n$ ; écrivons $S=\sum_{j=0}^n b_jX^j$. En composant par $X-a$ : $P=S\circ(X-a)=\sum_{j=0}^n b_j(X-a)^j$.
Dérivons $k$ fois (avec $0\leq k\leq n$) puis évaluons en $a$. D'après la dernière règle de calcul, la dérivée $k$-ième de $(X-a)^j$ s'annule en $a$ sauf si $j=k$, où elle vaut $k!$. Donc $P^{(k)}(a)=k!\,b_k$, soit $b_k=\dfrac{P^{(k)}(a)}{k!}$, ce qui est la formule annoncée.
Caractérisation de la multiplicité par les dérivées
Soient $P\neq 0$, $a\in\mathbb{K}$ et $m\in\mathbb{N}^*$. Le scalaire $a$ est racine de multiplicité $m$ de $P$ si et seulement si $$P(a)=P'(a)=\cdots=P^{(m-1)}(a)=0\qquad\text{et}\qquad P^{(m)}(a)\neq 0 .$$ En particulier, $a$ est racine multiple de $P$ si et seulement si $P(a)=P'(a)=0$.
Caractérisation de la multiplicité
Sens direct. Écrivons $P=(X-a)^mQ$ avec $Q(a)\neq 0$. Par la formule de Leibniz, pour tout $k$ : $$P^{(k)}(a)=\sum_{i=0}^{k}\binom{k}{i}\big((X-a)^m\big)^{(i)}(a)\,Q^{(k-i)}(a).$$ Le facteur $\big((X-a)^m\big)^{(i)}(a)$ est nul sauf pour $i=m$. Si $k<m$, l'indice $i=m$ n'apparaît pas : $P^{(k)}(a)=0$. Si $k=m$, il reste $P^{(m)}(a)=m!\,Q(a)\neq 0$.
Réciproque. Soit $n=\deg P$ (on a $n\geq m$ car $P^{(m)}\neq 0$). Par la formule de Taylor, les termes d'indice $k<m$ sont nuls, donc $$P=(X-a)^mQ\quad\text{avec}\quad Q=\sum_{k=m}^{n}\frac{P^{(k)}(a)}{k!}(X-a)^{k-m},$$ et $Q(a)=\dfrac{P^{(m)}(a)}{m!}\neq 0$. Donc $a$ est racine de multiplicité $m$.
Déterminer la multiplicité d'une racine
Pour trouver l'ordre de multiplicité de $a$ dans $P$ :
- Vérifier que $P(a)=0$.
- Calculer $P'(a)$, $P''(a)$, … jusqu'à la première dérivée qui ne s'annule pas en $a$.
- Si $P^{(m)}(a)$ est la première valeur non nulle, la multiplicité est $m$.
Pour factoriser ensuite, on peut diviser $P$ par $(X-a)^m$ ou utiliser directement la formule de Taylor en $a$.
Une racine triple
Soit $P=X^4-5X^3+6X^2+4X-8$ et $a=2$.
- $P(2)=16-40+24+8-8=0$.
- $P'=4X^3-15X^2+12X+4$ : $P'(2)=32-60+24+4=0$.
- $P''=12X^2-30X+12$ : $P''(2)=48-60+12=0$.
- $P'''=24X-30$ : $P'''(2)=18\neq 0$.
Donc $2$ est racine triple. La formule de Taylor en $2$, avec $P^{(4)}=24$, donne $$P=\frac{18}{6}(X-2)^3+\frac{24}{24}(X-2)^4=(X-2)^3(3+X-2)=(X-2)^3(X+1).$$
Reste de X^n par (X−1)^2
Soit $n\geq 1$. On écrit $X^n=(X-1)^2Q+\alpha X+\beta$. En évaluant en $1$ : $1=\alpha+\beta$. En dérivant : $nX^{n-1}=2(X-1)Q+(X-1)^2Q'+\alpha$, puis en évaluant en $1$ : $n=\alpha$. Donc $$R=nX+1-n .$$ Contrôle pour $n=2$ : $X^2=(X-1)^2+2X-1$.
Racine de P et racine de P'
Si $a$ est racine de multiplicité $m\geq 1$ de $P$, alors $a$ est racine de multiplicité exactement $m-1$ de $P'$ (appliquer le théorème à $P'$). Une racine simple de $P$ n'est donc pas racine de $P'$.
5.Polynômes scindés et relations coefficients-racines
Polynôme scindé
Un polynôme non constant $P\in\mathbb{K}[X]$ est scindé sur $\mathbb{K}$ s'il s'écrit $$P=\lambda\prod_{i=1}^{n}(X-x_i)\qquad\text{avec }\lambda\in\mathbb{K}^*,\ x_1,\dots,x_n\in\mathbb{K},$$ les $x_i$ n'étant pas nécessairement distincts. Alors $n=\deg P$, $\lambda$ est le coefficient dominant, et $x_1,\dots,x_n$ sont les racines de $P$ répétées selon leur multiplicité.
Le caractère scindé dépend du corps : $X^2+1$ est scindé sur $\mathbb{C}$ mais pas sur $\mathbb{R}$.
Caractérisation
Un polynôme non constant $P$ est scindé sur $\mathbb{K}$ si et seulement si la somme des multiplicités de ses racines dans $\mathbb{K}$ est égale à $\deg P$.
En effet, si $a_1,\dots,a_p$ sont les racines distinctes de multiplicités $m_1,\dots,m_p$ avec $\sum m_i=\deg P$, alors $D=\prod(X-a_i)^{m_i}$ divise $P$ et a le même degré que $P$ : le quotient est une constante non nulle.
Fonctions symétriques élémentaires
Pour $x_1,\dots,x_n\in\mathbb{K}$ et $1\leq k\leq n$, on pose $$\sigma_k=\sum_{1\leq i_1<i_2<\cdots<i_k\leq n}x_{i_1}x_{i_2}\cdots x_{i_k}.$$ Ainsi $\sigma_1=\sum_i x_i$, $\sigma_2=\sum_{i<j}x_ix_j$, …, $\sigma_n=x_1x_2\cdots x_n$.
Relations entre coefficients et racines
Soit $P=\sum_{k=0}^{n}a_kX^k$ un polynôme de degré $n\geq 1$, scindé sur $\mathbb{K}$, de racines $x_1,\dots,x_n$ comptées avec multiplicité. Alors, pour tout $k\in\{1,\dots,n\}$ : $$\sigma_k=(-1)^k\,\frac{a_{n-k}}{a_n}.$$ En particulier $\displaystyle\sum_{i=1}^n x_i=-\frac{a_{n-1}}{a_n}$ et $\displaystyle\prod_{i=1}^n x_i=(-1)^n\frac{a_0}{a_n}$.
Relations entre coefficients et racines
On développe $\prod_{i=1}^{n}(X-x_i)$ en choisissant, dans chaque facteur, soit $X$, soit $-x_i$. Un terme en $X^{n-k}$ s'obtient en choisissant $-x_i$ dans exactement $k$ facteurs, d'indices $i_1<\cdots<i_k$, et $X$ dans les autres ; il vaut $(-1)^kx_{i_1}\cdots x_{i_k}X^{n-k}$. En sommant sur toutes les parties à $k$ éléments : $$\prod_{i=1}^{n}(X-x_i)=\sum_{k=0}^{n}(-1)^k\sigma_kX^{n-k}\qquad(\sigma_0=1).$$ Comme $P=a_n\prod_{i=1}^n(X-x_i)$, l'identification des coefficients de $X^{n-k}$ donne $a_{n-k}=a_n(-1)^k\sigma_k$, d'où le résultat.
Degrés 2 et 3
| Polynôme | Relations |
|---|---|
| $aX^2+bX+c$, racines $x_1,x_2$ | $x_1+x_2=-\dfrac{b}{a}$, $x_1x_2=\dfrac{c}{a}$ |
| $aX^3+bX^2+cX+d$, racines $x_1,x_2,x_3$ | $\sigma_1=-\dfrac{b}{a}$, $\sigma_2=\dfrac{c}{a}$, $\sigma_3=-\dfrac{d}{a}$ |
Calcul sans connaître les racines
Soient $x_1,x_2,x_3$ les racines complexes de $P=X^3-2X^2+3X-5$ ($P$ est scindé sur $\mathbb{C}$, voir section suivante). On lit $\sigma_1=2$, $\sigma_2=3$, $\sigma_3=5$.
- $x_1^2+x_2^2+x_3^2=\sigma_1^2-2\sigma_2=4-6=-2$.
- Les racines sont non nulles car $\sigma_3\neq 0$, et $\dfrac1{x_1}+\dfrac1{x_2}+\dfrac1{x_3}=\dfrac{x_2x_3+x_1x_3+x_1x_2}{x_1x_2x_3}=\dfrac{\sigma_2}{\sigma_3}=\dfrac35$.
La somme des carrés est négative : les trois racines ne sont donc pas toutes réelles.
Résoudre un système symétrique
Pour trouver des nombres $x_1,\dots,x_n$ dont on connaît $\sigma_1,\dots,\sigma_n$ :
- Former $P=X^n-\sigma_1X^{n-1}+\sigma_2X^{n-2}-\cdots+(-1)^n\sigma_n$.
- Les solutions sont exactement les $n$-uplets formés des racines de $P$ comptées avec multiplicité, dans n'importe quel ordre.
Exemple : $x+y+z=2$, $xy+yz+zx=-1$, $xyz=-2$. On forme $P=X^3-2X^2-X+2=(X^2-1)(X-2)=(X-1)(X+1)(X-2)$. Les solutions sont les $6$ permutations de $(1,-1,2)$.
En degré 2 : deux nombres de somme $s$ et de produit $p$ sont les racines de $X^2-sX+p$.
Conditions d'application
Les relations coefficients-racines supposent $P$ scindé et les racines répétées selon leur multiplicité. On n'oublie ni la division par $a_n$, ni le signe $(-1)^k$.
6.Factorisation dans C[X] et R[X]
Polynôme irréductible
Un polynôme $P\in\mathbb{K}[X]$ est irréductible dans $\mathbb{K}[X]$ s'il n'est pas constant et si ses seuls diviseurs sont les constantes non nulles et les polynômes associés à $P$.
Tout polynôme de degré $1$ est irréductible : un diviseur est de degré $0$ ou $1$, donc constant ou associé.
Théorème de d'Alembert-Gauss (admis)
Tout polynôme non constant de $\mathbb{C}[X]$ admet au moins une racine dans $\mathbb{C}$.
Factorisation dans C[X]
- Tout polynôme non constant de $\mathbb{C}[X]$ est scindé sur $\mathbb{C}$.
- Les irréductibles de $\mathbb{C}[X]$ sont exactement les polynômes de degré $1$.
- Tout $P\in\mathbb{C}[X]$ non constant s'écrit, de façon unique à l'ordre près des facteurs, $$P=\lambda\prod_{i=1}^{p}(X-a_i)^{m_i},$$ où $\lambda$ est le coefficient dominant, les $a_i$ sont les racines distinctes et les $m_i$ leurs multiplicités.
Tout polynôme complexe est scindé
Récurrence sur $n=\deg P\geq 1$. Si $n=1$, $P=\lambda(X-a)$. Si $\deg P=n+1$, d'Alembert-Gauss fournit une racine $a$, donc $P=(X-a)Q$ avec $\deg Q=n$ ; par hypothèse de récurrence $Q$ est scindé, donc $P$ aussi.
Si $P$ est irréductible, il est scindé, donc divisible par un $X-a$ ; ce diviseur n'est pas constant, il est donc associé à $P$, et $\deg P=1$.
L'unicité vient de ce que les $a_i$ sont nécessairement les racines de $P$ et les $m_i$ leurs multiplicités.
Racines conjuguées d'un polynôme réel
Soit $P\in\mathbb{R}[X]$ et $z\in\mathbb{C}$. Alors $P(\overline{z})=\overline{P(z)}$. Si $z$ est racine de $P$ de multiplicité $m$, alors $\overline{z}$ est racine de $P$ de même multiplicité $m$.
Racines conjuguées
Si $P=\sum a_kX^k$ avec $a_k\in\mathbb{R}$, alors $\overline{P(z)}=\sum\overline{a_k}\,\overline{z}^k=\sum a_k\overline{z}^k=P(\overline{z})$.
Les dérivées $P^{(k)}$ sont aussi à coefficients réels, donc $P^{(k)}(\overline{z})=\overline{P^{(k)}(z)}$, et $P^{(k)}(\overline{z})=0\iff P^{(k)}(z)=0$. Par la caractérisation de la multiplicité par les dérivées, $z$ et $\overline{z}$ ont la même multiplicité.
Factorisation dans R[X]
Les irréductibles de $\mathbb{R}[X]$ sont les polynômes de degré $1$ et les polynômes de degré $2$ de discriminant strictement négatif.
Tout $P\in\mathbb{R}[X]$ non constant s'écrit, de façon unique à l'ordre près, $$P=\lambda\prod_{i=1}^{p}(X-a_i)^{m_i}\prod_{j=1}^{q}(X^2+b_jX+c_j)^{n_j},$$ avec $\lambda$ le coefficient dominant, les $a_i$ les racines réelles distinctes, et des couples $(b_j,c_j)$ distincts vérifiant $b_j^2-4c_j<0$.
Factorisation dans R[X]
Existence. Dans $\mathbb{C}[X]$, $P=\lambda\prod(X-a_i)^{m_i}\prod(X-z_j)^{n_j}(X-\overline{z_j})^{n_j}$, où les $a_i$ sont les racines réelles et où les racines non réelles sont regroupées par paires conjuguées $z_j,\overline{z_j}$ de même multiplicité (propriété précédente) ; $\lambda$ est réel comme coefficient dominant de $P$. Or $$(X-z_j)(X-\overline{z_j})=X^2-2\,\mathrm{Re}(z_j)X+|z_j|^2\in\mathbb{R}[X],$$ de discriminant $4\mathrm{Re}(z_j)^2-4|z_j|^2=-4\,\mathrm{Im}(z_j)^2<0$. L'unicité découle de celle de la factorisation dans $\mathbb{C}[X]$.
Irréductibles. Un polynôme réel de degré $2$ et de discriminant $<0$ n'a pas de racine réelle ; un diviseur non constant et non associé serait de degré $1$, donc fournirait une racine réelle : il est irréductible. Réciproquement, si $P$ est irréductible, sa factorisation ne contient qu'un facteur, de degré $1$ ou de degré $2$ à discriminant négatif.
Factoriser un polynôme dans C[X] puis R[X]
- Chercher toutes les racines complexes avec leur multiplicité (racines évidentes, racines $n$-ièmes, changement de variable, dérivées pour la multiplicité).
- Écrire la factorisation dans $\mathbb{C}[X]$ : $\lambda\prod(X-a_i)^{m_i}$.
- Pour $\mathbb{R}[X]$ : garder les facteurs réels, regrouper chaque racine non réelle $z$ avec $\overline{z}$ via $(X-z)(X-\overline{z})=X^2-2\,\mathrm{Re}(z)X+|z|^2$.
- Contrôler le degré total et, si possible, redévelopper.
Factorisation de X^n−1
Avec $\omega=e^{2i\pi/n}$, les racines de $X^n-1$ sont les $n$ racines $n$-ièmes de l'unité, toutes simples : $$X^n-1=\prod_{k=0}^{n-1}(X-\omega^k).$$ Dans $\mathbb{R}[X]$, on associe $\omega^k$ et $\omega^{n-k}=\overline{\omega^k}$ : $(X-\omega^k)(X-\omega^{n-k})=X^2-2\cos\dfrac{2k\pi}{n}X+1$.
- Si $n$ est impair : $X^n-1=(X-1)\prod_{k=1}^{(n-1)/2}\Big(X^2-2\cos\dfrac{2k\pi}{n}X+1\Big)$.
- Si $n$ est pair : $X^n-1=(X-1)(X+1)\prod_{k=1}^{n/2-1}\Big(X^2-2\cos\dfrac{2k\pi}{n}X+1\Big)$.
Pour $n=6$ : $X^6-1=(X-1)(X+1)(X^2-X+1)(X^2+X+1)$.
Factorisation de X^4+1
Les racines sont les $z$ tels que $z^4=-1=e^{i\pi}$ : $e^{i\pi/4}$, $e^{3i\pi/4}$, $e^{5i\pi/4}$, $e^{7i\pi/4}$, simples. On regroupe $e^{\pm i\pi/4}$ (partie réelle $\frac{\sqrt2}{2}$) et $e^{\pm 3i\pi/4}$ (partie réelle $-\frac{\sqrt2}{2}$) : $$X^4+1=(X^2-\sqrt2X+1)(X^2+\sqrt2X+1).$$ Vérification directe : $X^4+1=(X^2+1)^2-2X^2$, différence de deux carrés.
Sans racine réelle ne veut pas dire irréductible
$X^4+1$ n'a aucune racine réelle, mais il n'est pas irréductible dans $\mathbb{R}[X]$. L'absence de racine réelle ne prouve l'irréductibilité qu'en degré $2$ (ou $3$, où elle est impossible). En degré $\geq 3$, il n'existe aucun irréductible dans $\mathbb{R}[X]$.
7.Interpolation de Lagrange
On se donne $n+1$ réels ou complexes deux à deux distincts $x_0,\dots,x_n$ et des valeurs $y_0,\dots,y_n\in\mathbb{K}$. On cherche un polynôme $P$ tel que $P(x_i)=y_i$ pour tout $i$, de degré le plus petit possible.
Polynômes de Lagrange
Pour $i\in\{0,\dots,n\}$, le $i$-ième polynôme de Lagrange associé à $(x_0,\dots,x_n)$ est $$L_i=\prod_{\substack{j=0\\ j\neq i}}^{n}\frac{X-x_j}{x_i-x_j}.$$ Il est de degré $n$ et vérifie $L_i(x_k)=\delta_{i,k}$, c'est-à-dire $L_i(x_i)=1$ et $L_i(x_k)=0$ pour $k\neq i$.
Existence et unicité du polynôme d'interpolation
Il existe un unique polynôme $P\in\mathbb{K}_n[X]$ tel que $P(x_i)=y_i$ pour tout $i\in\{0,\dots,n\}$ : $$P=\sum_{i=0}^{n}y_iL_i .$$ Les polynômes $Q\in\mathbb{K}[X]$ (sans condition de degré) qui vérifient $Q(x_i)=y_i$ pour tout $i$ sont exactement les $$Q=P+\Big(\prod_{j=0}^{n}(X-x_j)\Big)S,\qquad S\in\mathbb{K}[X].$$
Interpolation de Lagrange
Existence. $P=\sum y_iL_i$ est de degré $\leq n$ comme combinaison des $L_i$, et $P(x_k)=\sum_i y_i\delta_{i,k}=y_k$.
Unicité. Si $P_1,P_2\in\mathbb{K}_n[X]$ conviennent, $P_1-P_2\in\mathbb{K}_n[X]$ s'annule en les $n+1$ points distincts $x_0,\dots,x_n$, donc $P_1-P_2=0$.
Solutions générales. $Q$ convient si et seulement si $Q-P$ s'annule en tous les $x_j$, c'est-à-dire, les $x_j$ étant distincts, si et seulement si $\prod_{j}(X-x_j)$ divise $Q-P$ (section 3).
Construire un polynôme d'interpolation
- Vérifier que les abscisses $x_i$ sont deux à deux distinctes.
- Écrire chaque $L_i$ : au numérateur, le produit des $X-x_j$ pour $j\neq i$ ; au dénominateur, la valeur de ce produit en $x_i$.
- Former $P=\sum y_iL_i$ et développer si nécessaire.
- Contrôler $P(x_i)=y_i$ sur au moins deux points.
Trois points
On cherche $P\in\mathbb{R}_2[X]$ avec $P(0)=1$, $P(1)=3$, $P(2)=7$. $$L_0=\frac{(X-1)(X-2)}{(0-1)(0-2)}=\frac{(X-1)(X-2)}{2},\quad L_1=\frac{X(X-2)}{1\times(-1)}=-X(X-2),\quad L_2=\frac{X(X-1)}{2\times 1}=\frac{X(X-1)}{2}.$$ Alors $P=L_0+3L_1+7L_2=\dfrac{X^2-3X+2}{2}-3X^2+6X+\dfrac{7X^2-7X}{2}=4X^2-5X+1-3X^2+6X$, soit $$P=X^2+X+1 .$$ Contrôle : $P(0)=1$, $P(1)=3$, $P(2)=7$.
Identités utiles
Par unicité du polynôme d'interpolation, pour tout $k\in\{0,\dots,n\}$ : $$\sum_{i=0}^{n}x_i^kL_i=X^k,\qquad\text{en particulier}\qquad \sum_{i=0}^{n}L_i=1 .$$ Plus généralement, pour tout $P\in\mathbb{K}_n[X]$ : $P=\sum_{i=0}^nP(x_i)L_i$.
Lien avec l'algèbre linéaire
Le théorème signifie que l'application $P\mapsto(P(x_0),\dots,P(x_n))$ est une bijection linéaire de $\mathbb{K}_n[X]$ sur $\mathbb{K}^{n+1}$, et que $(L_0,\dots,L_n)$ est une base de $\mathbb{K}_n[X]$. Ce point de vue sera repris dans le chapitre sur les espaces vectoriels. L'étude de l'erreur d'interpolation $f(x)-P(x)$ pour une fonction $f$ est hors programme en première année, mais apparaît souvent dans les sujets de concours sous forme guidée.